CE03 - Interactions Humains-Environnement 2021

Espaces Verts : Interrogations sur l’exposition et la SAnté – EVISA

EVISA — Espaces Verts : Interrogations sur l’exposition et la SAnté

Investigation des expositions aux pesticides dans le secteur des espaces verts et de leur impact sur la santé des travailleurs

Exposition aux pesticides chez les travailleurs en espaces verts : un secteur peu représenté dans les études d’expologie et d’épidémiologie.

En France, le secteur des espaces verts regroupe un nombre élevé d’entreprises et de travailleurs. Au cours des dix dernières années, ce secteur a connu une très forte évolution et emploi aujourd’hui près de 100 000 personnes : paysagistes, jardiniers des propriétés privées, jardiniers des parcs publics, des pelouses des terrains de sport et parcours de golf, de l’entretien routier, horticulteurs, pépiniéristes, etc. Les données concernant la santé de ces travailleurs mettent en avant de nombreux risques professionnels. Pourtant, les connaissances sur la santé de ces professionnels restent limitées, y compris à l’échelle internationale. Parmi les expositions d’intérêt pour la santé de ces travailleurs figurent les pesticides. Pourtant, très peu d’études ont été spécifiquement dédiées aux professionnels des espaces verts et les expositions réelles aux nuisances et l’état de santé de ces professionnels restent assez largement méconnus. Les objectifs du projet sont donc d’étudier les expositions aux pesticides passées et présentes chez les travailleurs des espaces verts et étudier les effets de santé. Pour y répondre, ce projet s’appuie sur une démarche pluridisciplinaire associant épidémiologie, expologie, toxicologie et ergonomie et s’articule autour de trois axes : i) développer des outils pour retracer l’historique des utilisations de pesticides dans le secteur des espaces verts (matrice PESTIMAT) ; ii) déterminer les niveaux d’exposition cutanée et respiratoire aux pesticides en conditions réelles de travail et identifier les déterminants de l’exposition et iii) décrire l’état de santé de cette population, la survenue de certains cancers et comprendre leur étiologie.

Ce projet, basé sur une approche pluridisciplinaire s’articule autour de trois axes :

 

1. Identification des matières actives utilisées dans le secteur des espaces verts

L’objectif de cet axe de travail est de retracer les utilisations de pesticides dans le secteur des espaces verts depuis les années 1950. Pour cela, la matrice cultures-expositions PESTIMAT sera incrémentée avec des données spécifiques aux espaces verts. Cette matrice a pour objectif de reconstituer l’historique des expositions aux pesticides en agriculture en France et d’approcher ainsi de manière plus fine les risques de santé pour les professionnels exposés aux pesticides. Pour réaliser cette incrémentation, plusieurs sources de données seront explorées et un groupe d’experts du secteur sera constitué afin de nous aider à estimer les indicateurs d’exposition aux pesticides. Nous procéderons selon une méthode de consensus appelée méthode DELPHI qui permet de recueillir les opinions des experts au cours d’une série de questionnaires.

 

2. Caractérisation de l’exposition professionnelle lors d’observations sur le terrain

Des études de terrain seront menées afin de déterminer les contaminations aux pesticides en conditions réelles de travail lors de traitements (préparation, application et nettoyage du matériel) et travaux de réentrée. Elles permettront de quantifier les contaminations et d’identifier les déterminants associés au niveau d’exposition. Une centaine d’observations représentatives des différentes branches du secteur des espaces verts sont prévues. L’exposition cutanée est mesurée en utilisant des patchs disposés directement sur la peau et qui vont recueillir les pesticides de façon passive. L’exposition respiratoire sera mesurée à l’aide de pompe portative reliée à un filtre. Les travailleurs sont suivis par des moniteurs de terrain et des vidéos et photos sont réalisées pour consigner les tâches et gestes. À la fin de chaque tâche, les dosimètres sont retirés et stockés en chambre froide jusqu’au dosage des pesticides.

 

3. Combiner les données d’exposition avec les effets de santé

Cette étape se base sur la cohorte prospective AGRICAN qui a pour objectif d’étudier les liens entre les expositions professionnelles agricoles et le risque de survenue de cancers, maladies chroniques, affections respiratoires et la santé reproductive. À partir des calendriers professionnels fournis à l’inclusion et de questions posées lors du questionnaire de suivi, une sous-cohorte de travailleurs en espaces verts sera constituée. Une première analyse consistera à décrire cette population en termes de caractéristiques sociodémographiques, historiques professionnels, habitudes de vie et antécédents de maladies. Une seconde analyse de la mortalité et morbidité (cancer notamment) sera menée. Enfin, l’analyse de l’association entre l’incidence de certaines localisations de cancers et l’exposition à des matières actives spécifiques sera réalisée grâce au croisement avec la matrice PESTIMAT

1. Identification des matières actives utilisées dans le secteur des espaces verts

L’identification des matières actives utilisées en espaces verts et la collecte des données ont été réalisées en 2022. L’incrémentation de la matrice PESTIMAT a été entamée en fin 2022 et a été réalisée sur 50 matières actives (26 herbicides, 19 insecticides et 5 fongicides) en 2023. Elle est toujours en cours et les données pour les espaces verts seront ajoutées pour de nouvelles molécules courant 2024 (notamment sur les débroussaillants et herbicides totaux). Afin d’estimer la probabilité et la fréquence d’exposition par matière active, le panel d’experts a été constitué et le premier questionnaire rédigé.

 

2. Caractérisation de l’exposition professionnelle lors d’observations sur le terrain

Pour la mise en place de l’étude de terrain, une phase de recrutement a été entreprise dès le début du projet en 2022 et a permis de recruter 53 travailleurs pour les observations de terrain (33 lors de tâches de réentrée et 20 lors de traitement — dont 10 pour du désherbage avec glyphosate). À ce stade, les analyses en laboratoire ont été réalisées pour 22 observations. Toutes ont montré une contamination cutanée, ce qui signifie que les pesticides traversent les Équipements de Protection Individuel (EPI) et les habits. De façon générale, on remarque une augmentation de la contamination au cours de la journée, ce qui peut suggérer une perte d’efficacité des EPI. Lors du désherbage, les contaminations cutanées journalières de glyphosate variaient selon le port des EPI, le type de matériel d’application et la survenue d’incidents dessus et le terrain d’application. Lors d’application sur plantes en extérieur ou sous serre, les contacts répétés avec des feuillages traités ou du matériel contaminé, des situations d’application telles que des applications en hauteur augmentaient l’exposition. Concernant les travaux de réentrée sur le muguet, les mesures montrent une contamination des mains par des matières actives appliquées entre un et trois mois précédents les observations (glyphosate et pendiméthaline) et par une matière active appliquée la veille à proximité des parcelles (ametoctradine).

 

3. Combiner les données d’exposition avec les effets de santé

Au total, 6247 travailleurs en espaces verts ont été identifiés dans la cohorte AGRICAN. En 2022, une description de cette population a été faite ainsi qu’une analyse de la mortalité et morbidité. Ces analyses ont montré que ces derniers présentaient davantage d’antécédents de maladies allergiques et de dépression. Les hommes présentaient également significativement plus de cancers de la prostate, thyroïde, testicule et mélanome cutané que les agriculteurs et travailleurs non-agricoles de la cohorte. Les femmes avaient significativement plus de cancers du sein. Les résultats de ces analyses ont été publiés en 2022 dans la revue internationale « Environmental Resarch » (de Graaf, L., et al. 2022).

1. Identification des matières actives utilisées dans le secteur des espaces verts

L’expertise relative à la matrice PESTIMAT débutera à partir de septembre 2024 avec l’envoi du premier questionnaire. Elle permettra de recueillir des informations sur les matières actives utilisées en espaces verts depuis les années 50 et d’estimer les probabilités et fréquences d’utilisation. Un article scientifique sur la mise en place de la méthode DELPHI dans ce contexte sera publié fin 2025 dans une revue internationale. De plus, une restitution des conclusions de l’expertise sera organisée avec les experts. Les données ainsi recueillies pourront être analysées au premier trimestre 2025 et être intégrées dans la matrice. Cela permettra de croiser les indicateurs d’exposition avec des données de santé dans des études épidémiologiques telles qu’AGRICAN. De plus, les données seront incrémentées au site PESTIMAT (http://pestimat.fr/) et d’être utilisée en médecine du travail pour la reconnaissance en maladies professionnelles notamment.

 

2. Caractérisation de l’exposition professionnelle lors d’observations sur le terrain

Les études de terrain sont toujours en cours afin d’atteindre l’objectif fixé à 100 observations. L’objectif est d’avoir un panel représentatif des différentes situations de traitements et de réentrée en espaces verts et d’avoir un effectif suffisant pour identifier les déterminants de l’exposition. Un retour aux participants de l’étude est prévu pour chaque observation afin de présenter les résultats des contaminations et proposer des axes de réduction des expositions. En parallèle, les données recueillies sur le terrain ont pour vocation à être utilisées pour construire des algorithmes permettant de calculer des niveaux d’exposition dans les études épidémiologiques. De plus, elles seront confrontées aux modèles d’homologation utilisés lors de la mise sur le marché des pesticides par les industriels. Les analyses de contaminations et des déterminants de l’exposition seront publiées une fois les observations réalisées.

 

3. Combiner les données d’exposition avec les effets de santé

Grâce à l’incrémentation de la matrice PESTIMAT, l’analyse des associations entre l’incidence de certaines localisations de cancers et l’exposition à des matières actives spécifiques pourra être entreprise en 2025. Une première analyse exploratoire investiguant le rôle des pyréthrinoïdes sur la survenue de cancers hormono-dépendants a mis en évidence des risques accrus de cancer de la prostate chez les hommes et cancers du sein chez les femmes. Ces analyses seront reconduites grâce à la mise à jour de la matrice PESTIMAT et des données issues de registres de cancer ce qui permettra d’avoir des indicateurs d’exposition plus précis et des effectifs plus importants. D’autres familles de pesticides seront investiguées au regard des cancers observés en excès dans cette population. Les résultats de ces analyses seront publiés en 2026.

S'il est désormais unanimement admis que les pesticides sont responsables d'effets sur la santé humaine, de nombreuses questions restent sans réponse concernant des pesticides spécifiques, certains effets de santé, les populations sensibles, etc. Par exemple, les effets des néonicotinoïdes, du glyphosate et des SDHI ont été interrogés ces dernières années, de même que l'impact spécifique sur les enfants ou les individus vivant près de champs traités. De nouvelles questions surgiront sans doute dans les années à venir concernant les centaines de substances enregistrées en France depuis 1950. Une connaissance précise de chaque molécule ou situation apparaît donc nécessaire pour répondre aux questions de santé publique, proposer des mesures de prévention adaptées, orienter des solutions alternatives et proposer des mesures de reconnaissance en maladie professionnelle. La plupart des connaissances acquises au cours des dernières décennies sur les effets des pesticides proviennent d'études chez les agriculteurs, mais l'agriculture ne couvre pas toutes les situations d'exposition, ni toutes les molécules auxquelles la population peut être exposée.En France, le règlement «Labbé» limite aujourd'hui l'utilisation des pesticides de synthèse dans les zones non agricoles. Si l'utilisation de pesticides conventionnels a été pratiquement interdite en milieu urbain et pour les particuliers, elle reste utilisée par les professionnels dans de nombreux cas (par exemple, sur les terrains de sport, les infrastructures de transport, et par les horticulteurs et les ouvriers des pépinières). Enfin, les effets des expositions passées ne sont pas connus et des alternatives - telles que les dérivés du pyrèthre, d'autres biopesticides ou même des nanopesticides - doivent également être étudiés.
Notre principale hypothèse de recherche est que les pesticides - y compris les biopesticides - utilisés dans les espaces verts aujourd'hui et / ou dans le passé peuvent avoir un impact chronique sur la santé des travailleurs et de la population en général lié à leur composition et à leurs pratiques d'utilisation.
L'objectif principal d'EVISA est de fournir de nouvelles informations sur les expositions passées et présentes aux pesticides dans les espaces verts et leurs effets potentiels sur la santé, en s'appuyant sur des données réelles.
Multidisciplinaire, associant épidémiologie, expologie, chimie et ergonomie, EVISA comporte 3 axes:
1)identification des usages de pesticides. Il s'agira de construire une matrice tâche-exposition donnant la correspondance entre les différentes tâches réalisées par les travailleurs des espaces verts (désherbage, traitement des plantes ornementales…) et les substances qu'ils ont pu manipuler au cours de leur carrière.
2)caractérisation des expositions. Cet axe permettra, à l'aide d'études de terrain, de déterminer les niveaux d'exposition aux pesticides chez les travailleurs des espaces verts lors des traitements et les jours suivants en contact avec des plantes et des surfaces, et d'identifier les déterminants de ces niveaux.
3) analyse de la santé au sein de la cohorte AGRICAN. Il s'agira d'étudier l'association entre les paramètres d'exposition aux pesticides et la survenue de diverses maladies (cancer en général et certains sous-types: prostate, poumon, vessie, côlon-rectum, système nerveux central; maladies neurodégénératives: maladie de Parkinson, maladie d'Alzheimer; maladie respiratoire: asthme , bronchite chronique…) dans un sous-groupe de 6247 professionnels des espaces verts.
Les 3 équipes de recherche réunies composent un consortium multidisciplinaire qui dispose d'une expérience de travail en commun depuis plusieurs années.Le projet fournira de nouvelles données sur l'exposition et les effets sur la santé des pesticides en général et du glyphosate en particulier. Les résultats obtenus seront très utiles en termes de prévention en permettant de mieux comprendre les déterminants de l'exposition professionnelle.

Coordination du projet

Isabelle BALDI (Bordeaux Population Health Research Center)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

BPH Bordeaux Population Health Research Center
EPOC Environnements et paléoenvironnements océaniques et continentaux
ANTICIPE Unité de recherche interdisciplinaire pour la prévention et le traitement des cancers

Aide de l'ANR 477 056 euros
Début et durée du projet scientifique : décembre 2021 - 36 Mois

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