CE03 - Interactions Humains-Environnement

CONFLITS ENTRE GRANDS PREDATEURS MARINS ET HUMAINS: LA GENESE ET GESTION DES INDIVIDUS A PROBLEMES – ETHO-PREDATOR

CONFLITS ENTRE L'HOMME ET LES GRANDS PREDATEURS MARINS: DE L'EMERGENCE A LA GESTION DES INDIVIDUS A PROBLEME

ETHO-PREDATOR étudie l'existence de personnalités (tempéraments) au sein de deux taxons, les orques et les requins bouledogues, et vise à élucider les mécanismes biologiques et écologiques à l'origine de l'émergence d'individus à problèmes dans les conflits entre l'homme et les grands prédateurs marins. Nos résultats feront progresser la gestion durable et la conservation des grands prédateurs marins impliqués dans les conflits entre l'homme et la faune sauvage.

Démonstration chez les grands prédateurs marins de l’existence de personnalités qui conditionneraient l’émergence d’individus à problèmes qu’il convient de gérer durablement

Une idée reçue consiste à penser que l’émergence d’animaux à problème au sein des populations de grands prédateurs marins serait la résultante de facteurs externes qui viendraient modifier le comportement inné et homogène des individus d’une population donnée. Notre hypothèse teste le paradigme inverse qui voudrait que, sans ignorer l’influence de ces facteurs externes, les comportements à problème (à l’égard de l’Homme) seraient plutôt la résultante de comportements individuels très différenciés entre animaux d’une même espèce et soumis aux mêmes facteurs externes, sachant que ces comportements seraient eux-mêmes assujettis à l’existence de fortes personnalités. L’objectif ultime est d’utiliser cette meilleure compréhension des mécanismes sous-jacents à l’émergence des individus à problème pour en tirer des approches de gestion innovantes et moins délétères à l’égard de ces animaux.

Nous avons choisi deux taxons qui sont potentiellement « problématiques » (avec une approche anthropocentrée à laquelle nous n’adhérons pas forcément) vis à vis de l’Homme : le requin et l’orque. Nous nous proposons dans un premier temps de démontrer l’existence de personnalités chez ces deux taxons, via la caractérisation de comportements individuels divergents et constants dans le temps et selon les situations, et via la démonstration d’une héritabilité de ces comportements. Le volet requin de déroule aux Fidji (Pacifique centre-Ouest), où est étudié le comportement des requins bouledogues Carcharhinus leucas en situation de nourrissage artificiel, en même temps que sont effectuées des biopsies en vue d’analyses génétiques. Le volet orque Orcinus orca se déroule dans l’archipel de Crozet (Sub-Antarctique), où les comportements différentiels des animaux sont détectés dans le cadre de la déprédation qu’ils pratiquent sur la pêche industrielle des légines. Les animaux sont aussi biopsés. La réalisation de pédigrées chez les deux taxons doit nous permettre de tester l’hypothèse d’une héritabilité entre génération de traits de personnalités tels que l’audace et la prise de risque notamment.

La question de l'existence de personnalités chez les grands vertébrés marins est quasiment inexplorée à ce jour et ETHO-PREDATOR est probablement le premier grand projet international à aborder cette question à cette échelle, en lien étroit avec la biologie de l'évolution et de la conservation. Au-delà de ce sujet central, les enjeux scientifiques portent sur les mécanismes génétiques sur lesquels reposent ces personnalités (au moins leur exploration) et sur le sujet des conflits avec l'homme. Ce sont des thèmes très transversaux qui auront un écho scientifique indéniable.

En ce qui concerne la gestion du risque requin, une meilleure compréhension de la genèse des individus à problèmes (IP) (responsables de morsures mortelles sur des humains motivés par la prédation) sera un atout majeur dans l'amélioration des approches de gestion. Une conséquence majeure pourrait être l'abandon des campagnes d'abattage non sélectives, basées sur l'hypothèse (non prouvée) de la densité-dépendance, en faveur de l'élimination sélective des IP. A cet égard, cette ANR devrait permettre d'éclairer voire justifier les choix techniques (et la stratégie de communication) qui a été faite dans le cadre d'un projet de gestion du risque requin qui a démarré dans les Caraïbes en même temps qu'ETHO-PREDATOR (Projet ONE-SHARK 2022-2025). A plus grande échelle, ces avancées intéresseront d'autres décideurs et gestionnaires confrontés au risque requin, que ce soit dans l'Océan Indien (Réunion et Afrique du Sud) ou dans le Pacifique Est (Australie et Nouvelle Calédonie). Le réseau américain des gestionnaires des attaques de prédateurs terrestres sur l'homme (http://wildlifeattack.com/) a montré un grand intérêt pour la diffusion des connaissances techniques en lien avec le domaine marin, incluant à la fois les requins et les orques. Pour les orques, et dans une plus large mesure, pour toutes les espèces de mammifères marins impliquées dans le conflit de déprédation avec les pêcheries, le projet devrait fournir des informations cruciales sur les risques à court et à long terme de ces interactions sur les populations. Plus précisément, en mettant en évidence l'existence de PI et en démontrant que les individus audacieux envers les pêcheries sont les plus exposés aux pratiques de représailles mortelles des pêcheurs, l'étude mettra en lumière les menaces et les pressions de sélection auxquelles sont actuellement confrontées de nombreuses autres populations de cétacés déprédateurs des captures de pêche dans le monde entier. L'ensemble des données et le suivi à long terme des orques de Crozet, ainsi que les possibilités d'observation des individus impliqués à la fois dans les interactions avec les pêcheries et dans les comportements de prédation naturelle, offrent à notre connaissance une opportunité sans équivalent pour répondre à cette question.

En agrégeant des compétences très complémentaires et internationalement reconnues, notamment au travers des membres du comité de suivi, ce projet devrait déboucher sur plusieurs articles de rang A (de préférence dans des revues en libre accès) touchant à l'éthologie, la génétique, la biologie évolutive et de conservation, la socio-anthropologie, sans oublier des sujets plus appliqués inhérents à la gestion des risques. Plusieurs étudiants seront au cœur du projet et acquerront une expérience et des compétences qui seront très importantes pour leur carrière.

Les conflits entre humains et grands prédateurs marins se multiplient sur la planète, entrainant souvent une surmortalité des animaux sans obtenir des résultats satisfaisants en matière d’efficacité (pour diminuer le risque) et de respect des enjeux de conservation (sur des espèces vulnérables). Une réponse fréquente en milieu aquatique en matière de gestion du risque consiste à éliminer les animaux de façon non sélective, en se basant sur l’hypothèse que ce risque est corrélé à leur densité, comme c'est le cas pour les requins. Dans le cadre de notre étude, nous nous proposons de tester une hypothèse alternative qui repose sur l’existence d’individus à problème (IP) -démontrée en milieu terrestre- sur deux espèces (un cétacé et un requin) chez qui l’accompagnement parental diverge sensiblement. Cette hypothèse des IPs repose sur l’existence de traits de personnalités tels que l’audace-timidité (gestion de la nouveauté) et la prise-évitement de risque (gestion du danger) qui se transmettraient d’une génération à une autre. Avec une approche éthologique, l’existence de ces traits comportementaux sera testée sur les orques en Antarctique et sur deux comportements : i) la technique de chasse d’échouage volontaire sur les plages pour prédater les juvéniles d’éléphants de mer et ii) la déprédation des poissons dans le cadre de la pêche palangrière. En parallèle, deux populations de requin bouledogue seront étudiées aux Fidji dans le cadre de plongées d’observation basées sur le nourrissage artificiel; les comportements étudiés seront i) l’attitude vis à vis de la nourriture, ii) vis à vis des plongeurs et entre congénères. Les observations se dérouleront sur deux ans afin de pouvoir i) discriminer les comportements individuels (WP1) et montrer ii) qu’ils sont constants dans le temps et iii) selon diverses situations (WP2). Ce travail de terrain s’accompagnera de prélèvements d’ADN. Le WP3 consistera à démontrer l’héritabilité des personnalités entre générations chez le requin bouledogue (analyses RAdseq sur n=60) et chez les orques (pédigrée avec n=30) ; nous essaierons aussi d’explorer les mécanismes moléculaires sur lesquels cette héritabilité pourrait reposer. Le WP4 permettra de faire la synthèse des résultats concernant la genèse des IPs au sein des deux taxons et de mener une étude socio-anthropologique sur la perception par les divers acteurs des conflits Homme-grands prédateurs marins. Ces approches devraient permettre de mieux appréhender les enjeux de survie pour les deux taxons (science fondamentale), mais aussi de répondre aux enjeux sociétaux (science appliquée), en matière de gestion du risque et de conservation. Le consortium de recherche sera composé de quatre partenaires institutionnels à savoir le CRIOBE, le CEBC, MARBEC et SENS, agrégeant trois directeurs de recherche, trois chargés de recherche et deux doctorantes (non financés par l’ANR - sex-ratio F 33%) directement impliqués sur les WP. Le projet sera co-coordonné par deux chercheurs séniors avec une expérience solide en gestion de projets scientifiques internationaux. Ils seront appuyés par un comité de suivi externe composé de quatre chercheurs séniors avec des compétences internationales en écologie des requins (Univ. de Hawaii), éthologie des vertébrés (Univ. Québec à Montréal), génétique (CRIOBE) et gestion des conflits Homme-faune sauvage (Institut Norvégien de Recherche sur la Nature). Le projet prévoit de recruter deux doctorants pour travailler respectivement sur la collecte de données éthologiques sur les orques en Antarctique et les requins aux Fidji, un post-doc de 18 mois pour un appui au volet génétique et cinq étudiants en Master2. Une subvention de 750 k€ est demandée dont 46% sont affectés au recrutement des étudiants, 33% à la collecte des données en Antarctique et aux Fidji et le reste (9% hors frais de gestion) essentiellement pour les analyses génétiques, l’étude socio-anthropologique, la communication et les frais de publications.

Coordination du projet

Eric CLUA (Centre de recherche insulaire et observatoire de l'environnement)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenaire

CRIOBE Centre de recherche insulaire et observatoire de l'environnement
UQAM Universté du Québec à Montréal / Département des sciences biologiques
NINA Norvegian INstitute for Nature Research
CEBC Centre d'études biologiques de Chizé
Université de Hawaii / The Hawai'i Institute of Marine Biology
IRD - MARBEC MARine Biodiversity, Exploitation & Conservation
SENS Savoirs, ENvironnement, Sociétés
CEBC Centre d'études biologiques de Chizé

Aide de l'ANR 649 824 euros
Début et durée du projet scientifique : janvier 2022 - 42 Mois

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