Etude Longitudinale sur le Vieillissement et les Inégalités Sociales – ELVIS
"E.L.V.I.S" : étude Longitudinale sur le Vieillissement et les Inégalités Sociales
Le projet analyse les inégalités sur différentes cohortes de personnes âgées (62 à 87 ans) de manière longitudinale selon le genre, le milieu social, les parcours professionnel, familial, résidentiel et migratoire.
Identifier la formation et l’évolution des inégalités comprises dans leurs multiples dimensions au moment et au cours de la retraite
Trois objectifs principaux structurent le projet Elvis Objectif 1 : Dresser un bilan des inégalités sociales au seuil de la retraite Le projet Elvis vise d’abord à établir un panorama des inégalités sociales à 60 ans, moment charnière du passage à la retraite. Ces inégalités sont le fruit de trajectoires professionnelles, familiales, migratoires et résidentielles différenciées, influencées par le contexte socio-économique de chaque génération. Les générations nées entre les décennies 1920 et 1950 ont connu des conditions d’entrée et de sortie de la vie active très variables. À 60 ans, certaines personnes sont déjà en situation de précarité (mauvaise santé, isolement, pauvreté), tandis que d’autres restent actives et intégrées. L’objectif est donc de repérer les catégories les plus vulnérables (femmes, immigrés, ouvriers, personnes isolées), en analysant leurs conditions de santé, de logement, de patrimoine, d’accès aux équipements et services, selon leur classe sociale, genre et situation familiale. Objectif 2 : Analyser l’évolution des inégalités pendant la retraite et les redéploiements de ressources Ce deuxième objectif s’attache à comprendre comment les inégalités identifiées à l’entrée dans la retraite évoluent avec l’âge, sous l’effet du veuvage, des maladies chroniques, de la perte d’autonomie ou encore des transmissions patrimoniales. Il s’agit d’évaluer dans quelle mesure les inégalités se maintiennent, s’aggravent ou se réduisent selon les générations, les classes sociales, le genre et le lieu de résidence. Une attention particulière est portée aux redéploiements de ressources économiques (revenus, patrimoine), sociales (aides familiales ou amicales), et spatiales (mobilité résidentielle, capital d’autochtonie), face aux aléas du vieillissement. Ce volet explore aussi les pratiques adaptatives des retraités (prolongation d’activité, vente de biens, aménagement du logement), ainsi que les inégalités d’accès et d’usage du numérique, en lien avec les transformations des services publics et les disparités territoriales. Objectif 3 : Étudier la contribution des solidarités privées dans la gestion des inégalités au grand âge. Le projet examine la manière dont les personnes âgées mobilisent leur entourage (famille, voisins, amis) pour faire face aux difficultés de la vieillesse. L’objectif est de comprendre les logiques, modalités et effets des solidarités privées, en lien avec les parcours de vie et les contextes territoriaux. Cette aide informelle peut compenser l’insuffisance des dispositifs publics, mais tend aussi à renforcer certaines inégalités sociales : les femmes, souvent aidantes, en subissent les effets négatifs sur leur santé et leur carrière ; les familles modestes sont plus sollicitées pour maintenir les parents à domicile. Le projet explore aussi le rôle des solidarités numériques et l’effet des politiques sociales locales sur la capacité des personnes âgées à mobiliser leur entourage.
Elvis articule des méthodes qualitatives et quantitatives. Le volet quantitatif a consisté en l’exploitation de données administratives, de données de recensement et d’enquêtes déjà réalisées, le plus souvent issues de la statistique publique, certaines transversales permettant parfois de construire des analyses par pseudo-cohortes, d’autres longitudinales permettant de saisir les trajectoires des personnes âgées (données des carrières de la Cnav, enquête Share, cohorte Constances, enquêtes Logement, Echantillon Démographique Permanent, enquête SRCV, enquêtes TIC). Le volet qualitatif a consisté en la collecte de 119 entretiens approfondis réalisés auprès des générations 1935-1939, 1945-1949 et 1955-1959 sur une diversité de profils (selon le sexe, le niveau de CSG, le fait d’être retraité ou non et le fait de vivre seul-e ou non). Ces entretiens ont été collectés au sein de 7 terrains contrastés (de la taille approximative d’intercommunalités) qui ont été choisi pour illustrer des classes d’une typologie des communes réalisée sur l’ensemble de la France hexagonale à partir de différents indicateurs décrivant le gradient d’urbanité, la dynamique démographique, la composition sociale et démographique et l’accessibilité aux commerces et services des communes. Ces entretiens ont approfondi différentes thématiques : parcours résidentiel, familial, professionnel ; rapports au territoire et mobilités quotidiennes ; sociabilités et solidarités ; usages du numérique ; patrimoine et niveau de vie, perspectives. L’enquête réalisée a eu une forte composante d’innovations méthodologiques en faveur des méthodes mixtes. Des grilles biographiques et des mini-questionnaires ont été réalisés lors de la passation des entretiens. Ces outils ont permis de collecter des informations standardisées, comparables à celles de différentes enquêtes exploitées dans le volet quantitatif. L’intégration de ces informations collectées aux traitements des données quantitatives a permis de lier explicitement les données qualitatives aux enquêtes quantitatives. Dans plusieurs analyses, il a ainsi été possible de positionner les 119 enquêtés vis-à-vis d’analyses statistiques, selon qu’ils soient plus ou moins typiques ou illustratifs d’associations statistiques permettant à la fois d’approfondir les résultats quantitatifs à partir des entretiens et de documenter les limites des modèles statistiques produits.
1. Fins de carrière
L’analyse des entretiens montre que les hommes tirent davantage profit de la prolongation d’activité — financièrement, domestiquement et symboliquement. Deux postures s’opposent :
• l’une revendique le vieillissement tout en refusant le stigmate associé, souvent dans une logique féministe ;
• l’autre résiste à « l’âgisation » en prolongeant l’adultéité, typique d’hommes privilégiés disposant de ressources protectrices.
Les données de la cohorte Constances confirment qu’une exposition à la pénibilité durant la carrière conduit à une santé dégradée à 60-70 ans et à des fins de carrière plus marquées par le chômage ou l’invalidité. Les réformes prolongeant la vie active accentuent ainsi les inégalités selon les parcours professionnels.
2. Inégalités à la retraite et redéploiement des ressources
Avec l’âge, le logement devient central dans les inégalités de conditions de vie. Le veuvage provoque une sur-mobilité et une dégradation résidentielle plus forte dans les classes populaires.
L’étude de l’accessibilité aux services montre une forte dépendance à la voiture et des disparités territoriales importantes : les campagnes offrent des niveaux de services inégaux. L’accès dépend du réseau familial et social, de la santé et des événements biographiques (veuvage, disparition de commerces).
Chez les retraités pauvres, la privation matérielle entraîne souvent un sentiment d’injustice et une réduction de la sociabilité, bien que certains s’en accommodent sans ressentir de difficultés majeures.
3. Solidarités privées et inégalités
Les configurations familiales évoluent au fil du vieillissement : la « famille-entourage » (entraide et proximité) reste dominante, mais cohabitations et isolement sont fréquents. La retraite constitue un moment de redéfinition des relations familiales.
Durant la crise du Covid-19, les inégalités de soutien se sont accentuées : les familles solidaires ont maintenu l’entraide, tandis que les plus isolés ont subi un renforcement de leur isolement.
Les solidarités jouent aussi un rôle dans l’aide numérique : enfants et proches soutiennent les aînés selon leur capital numérique.
4. Usages du numérique
ELVIS nuance la notion de « fracture numérique » : 69 % des plus de 60 ans utilisent Internet, mais les écarts demeurent selon la génération (35 % pour les 1935-39 contre 84 % pour les 1955-59) et la catégorie sociale (50 % des ouvriers contre 91 % des cadres).
Les usages varient entre désintérêt, autonomie complète et dépendance partielle à l’entourage.
Deux formes de socialisation expliquent ces différences :
• professionnelle, liée au métier exercé et à l’exposition à l'informatique ;
• familiale, où les proches jouent un rôle de médiateurs ou de moteurs pour maintenir le lien intergénérationnel, surtout chez les femmes.
Si la maîtrise du numérique est un enjeu pratique, elle devient surtout symbolique : nombre de personnes âgées ressentent une forme d’exclusion face à la dématérialisation croissante des services
Valorisation : Les chercheurs Elvis souhaitent poursuivre leurs activités de valorisation de la recherche par plusieurs media. La valorisation dans des revues scientifiques de différents travaux :
- article à soumettre sur le numérique dans la revue Bulletin de méthodologie sociologique sur la confrontation des données quantitatives et qualitatives
- sur les parcours professionnels dans une revue de démographie
- sur l'agisme, à soumettre dans la revue Travail et Emploi
Recherche
- Nouveaux entretiens qualitatifs à mener auprès d’enquêtés déjà interviewés lors de la recherche Elvis pour mieux comprendre comment les recompositions au cours du vieillissement se sont réalisées tant sur le point de vue des soutiens de la famille et de l'entourage que du point de vue du territoire, axe phare du projet. Ce second passage se ferait sur un nombre limité de retraités, selon des critères qu'il reste encore à définir.
- Approfondir la dimension "classe et genre" : au sein des classes populaires, l’analyse comparative des récits biographiques de retraités d’ELVIS en situation économique précaire ou stable selon la génération, le genre et la structure familiale, met en évidence certaines conditions sociales qui réduisent les possibilités de recevoir de l’aide des proches (surtout des enfants) en cas de perte d’autonomie ou de maladie. Les femmes âgées ayant eu une carrière discontinue et des revenus faibles ont davantage subi l’impact de modèles familiaux patriarcaux. À l’inverse, les personnes avec une vie professionnelle et conjugale stable (essentiellement des hommes) s’appuient davantage sur leur conjoint, reflétant des inégalités de genre.
- Recherche en cours sur les réseaux familiaux de sociabilité et de solidarité des personnes âgées et les conditions sociales de leur maintien durant des périodes de crise (Covid-19). Il s'agit d'examiner à partir des données de l’enquête Share, s’il y a eu une évolution de la fréquence des contacts des enquêtés avec leurs enfants entre 2019 et la crise sanitaire (2020 - 2021). Les entretiens permettront d’analyser le vécu des enquêtés (perception positive ou négative), des liens entretenus avec leurs enfants et des transformations du fonctionnement familial. Nous verrons si les relations intergénérationnelles et les pratiques de soutien sont révélatrices d’inégalités sociales.
- Etude des parcours des familles (ménages) immigrées. Inégalement réparties sur les territoires étudiés, essentiellement présentes en Ile-de-France et plus particulièrement en Seine-saint-Denis, ces familles présentent des situations sociales et des parcours de vie et très diversifiés. Le passage à la retraite puis l'apparition d'éventuelles difficultés liées à l'avancée en âge sont alors vécus différemment selon les ressources accumulées au fil du temps. Nous étudierons la façon dont ces ressources sont mobilisées tout au long de la retraite et particulièrement lors des ruptures biographiques.
La part des personnes de plus de 60 ans est passée de 17 % en 1980 à près de 27 % en 2020. Cette population apparaît aujourd’hui très diverse et leurs situations très variables, du fait de la coexistence de plusieurs générations de retraités, de la pluralité mais aussi de l’hétérogénéité des parcours de vie au sein d’une même génération.
Notre projet vise à identifier et à caractériser la formation des inégalités comprises dans leurs multiples dimensions jusqu’au seuil de la retraite, à analyser leurs évolutions au cours de la vieillesse et à saisir la manière dont les ressources sociales et familiales mobilisables peuvent contribuer à les moduler. Outre les ressources classiques prises en compte dans l’analyse des inégalités (revenus, logement, patrimoine, santé), une des originalités de ce projet est de considérer le territoire et le numérique comme des ressources à part entière. Si les publications statistiques tendent à occulter les variations internes à la population âgée, en particulier celles qui tiennent au milieu social, le projet déploie précisément l’analyse de ces inégalités en fonction des parcours de vie et des positions sociales. Ces inégalités seront étudiées selon le genre, la classe sociale ainsi que les parcours professionnel, familial, résidentiel et migratoire. Les cohortes retenues pour l’analyse seront celles nées entre 1920 et 1959. Les comparer de façon intra- et intergénérationnelles permettra de saisir les effets des évolutions économiques, juridiques et sociales sur les inégalités au sein des retraités.
Nous formulons l’hypothèse d’une recomposition des inégalités sociales au sein de la population retraitée, du fait d’écarts de ressources accumulées au seuil de la retraite en lien avec la diversification et la complexification des parcours au fil des générations, de capacités différenciées à redéployer ces ressources au cours de la retraite pour faire face à l’avancée dans l’âge, de reproduction de formes d’inégalités dans les mécanismes de recours aux solidarités publiques et privées.
Le projet repose, d’une part, sur l’exploitation de données administratives de différents organismes et des données de grandes enquêtes de panel. L’un de ses points forts est l’accès privilégié aux données de la Cnav pour caractériser notamment les parcours professionnels. Il s’appuiera, d’autre part, sur l’analyse de cent cinquante récits de vie qui seront collectés dans cinq territoires définis par les contours des Carsat (Caisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail). Il mobilise ainsi plusieurs méthodes, quantitatives et qualitatives, combinées à l’aide de méthodes mixtes, en s’appuyant sur les savoir-faire d’une équipe pluridisciplinaire composée de sociologues, économistes, démographes et géographes appartenant à des organismes divers (Cnav, Ined, universités). Le projet offre ainsi l’opportunité de conduire une réflexion sur l’usage des données d’organismes publics à des fins de recherche et de les coupler à de grandes enquêtes ainsi qu’à des entretiens.
Ce projet répond aux besoins de connaissances sur les processus à l’origine de situations très contrastées en termes de ressources, de logement, de santé et d’accès aux équipements et aux services au seuil et au cours de la retraite. Les résultats de cette recherche permettront non seulement de nourrir les réflexions des acteurs politiques mais également aux professionnels de s’en inspirer pour mettre en œuvre des actions innovantes de façon à anticiper et faire face à la perte d’autonomie. La proximité des contributeurs du projet avec le réseau des Carsat et de la Direction nationale de l’action sociale de la Cnav, facilitera l’organisation d’ateliers de restitution autour des besoins identifiés en termes d’aménagement du logement et du territoire et d’actions nouvelles permettant de développer une politique de prévention aux conséquences de l’avancée en âge.
Coordination du projet
Rémi Gallou (Unité des Recherches sur le Vieillissement)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
CERIES CENTRE DE RECHERCHE INDIVIDUS EPREUVES SOCIETES (EA 3589)
CITERES Cités, Territoires, Environnement et Sociétés
URV Unité des Recherches sur le Vieillissement
LIST Logement, inégalités spatiales et trajectoires
Aide de l'ANR 896 945 euros
Début et durée du projet scientifique :
février 2021
- 48 Mois