Les élèves en situation de handicap peuvent-ils bousculer l'ordre établi à l'école ? – DIVISE
A-t-on le « droit » de réussir quand on est en situation de handicap ?
La réussite des élèves en situation de handicap à l’école est-elle perçue de la même manière que celles de leurs camarades ?
Contexte du projet
Depuis la loi du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, assurer une éducation de qualité à tous les élèves en prenant en compte les particularités et besoins de chacun est un objectif majeur du système éducatif français. Une telle mesure implique que les élèves n’évoluent plus dans les mêmes conditions à l’école (par ex., certains ont droit à davantage de temps pour les contrôles, d’autres ont un secrétaire pour les aider dans la prise de note). Ce changement radical dans une école qui a l’habitude de comparer les élèves entre eux n’est pas sans conséquences. En effet, il n’est pas rare d’entendre un enseignant, un camarade dire à un élève en situation de handicap qui bénéficie de tels aménagements qu’il n’a pas vraiment mérité son résultat et qu’il le doit à cet aménagement (particulièrement s’il a réussi). Cette menace à « l’ordre établi » peut entrainer des comportements dits de restauration, et notamment, ici, la moindre reconnaissance de la compétence de ces élèves. En étudiant expérimentalement cette difficulté particulière qui se pose dans la mise en œuvre de l’école inclusive, l’objectif de ce projet est de mieux comprendre pour, ensuite, envisager le soutien de la communauté éducative
Trois expérimentations ont été conduites afin d’examiner l’hypothèse de ce projet. Celles-ci consistaient principalement en des questionnaires en ligne, diffusés par courriel auprès des populations cibles. La première étude a interrogé des enseignants du premier degré, la seconde des enseignants du second degré, et la dernière des étudiants à l’université ; représentant un total de 709 participants. Dans chacune de ces expérimentations, les participants prenaient connaissance de différentes situations d’évaluation et/ou de comparaison entre un élève (ou étudiant) en situation d’apprentissage ordinaire, et un élève à besoins éducatifs particuliers. D’autres paramètres, telles que la performance relative ou le type d’aménagement reçu (ex : outil informatique, réduction d’exigence) variaient. Les données quantitatives récoltées sur la note attribuée, le conseil en orientation prodigué, le choix pour un projet ou le jugement de compétences permettent d’effectuer des comparaisons statistiques afin de savoir si le regard sur les élèves variait en fonction du handicap et de l’aménagement dont ils disposaient.
Les résultats de ces expérimentations suggèrent que la compétence que nous attribuons à un élève en situation de handicap en réussite à l’école semble dépendante du type d’aménagement qu’il ou elle a reçu. Si l’aménagement est perçu comme juste (par ex., l’utilisation d’un ordinateur), la compétence de l’élève sera reconnue, si l’aménagement est perçu comme injuste (par ex., une
réduction de la quantité de travail à faire), la compétence de l’élève sera alors dévaluée par les
enseignants (en formation comme titulaires).
Un premier article théorique, qui développe l’hypothèse de l’incompatibilité entre l’école inclusive et l’idéologie scolaire de sélection basée sur le mérite a été publié. Puis, sur la base des études
empiriques, quatre articles font ou ont fait l’objet d’un travail : un est publié, le second est en cours de soumission, les troisième et quatrième sont en cours de rédaction. Des présentations dans plusieurs colloques ainsi qu’un article de vulgarisation ont accompagné la rédaction de ces articles afin de diffuser les résultats de ce projet.
This project was extended with the funding of a postdoctoral fellowship in the amount of 55,000 euros by Clermont-Auvergne Métropole. This project led to the completion of three new experiments, which confirmed the results obtained in the DIVISE project.
Trois articles scientifiques sont en cours d'écriture/de soumission.
Un chapitre d'ouvrage à été publié :
Jury, M., Khamzina, K., Aelenei, C., Stanczak, A., Pironom, J., Desombre, C., Toczek-Capelle, M.-C., & Rohmer, O. (2022). La réussite des élèves à besoins éducatifs particuliers à l’épreuve de la sélection et du backlash. In O. Rohmer, M. Jury, & M. Popa-Roch (Eds), Apports de la psychologie sociale à la question de l’inclusion scolaire. Presses Universitaires de Bruxelles.
L'inclusion des élèves en situation de handicap est un défi important pour le système éducatif français. En effet, en dépit de réformes récentes sur la question (voir par ex. la circulaire n° 2019-088 du 5-6-2019 "Pour une rentrée inclusive") et comme en témoignent les chiffres du ministère à ce sujet (DEPP, 2019), il semble que permettre la participation pleine et entière de ces élèves ne soit toujours pas aisé.
Jusqu'à présent, l'origine de ces difficultés était recherchée principalement dans le manque de moyens ou de formation à disposition des enseignant·es ou encore dans les attitudes exprimées par ces dernier·ères (Hind et al., 2019). Dans ce projet, nous souhaitons aller au-delà de ces explications pour tenter de rendre compte de ces difficultés via une approche davantage idéologique et structurelle. Plus précisément, dans une approche théorique à la croisée de la psychologie sociale (justification du système, Jost, 2019 ; effet backlash, Rudman et al., 2012) et de la sociologie de l’éducation (approche fonctionnaliste en éducation, Dornbusch et al., 1996), nous proposons que l'école inclusive puisse, de manière contre-intuitive, être perçue comme une menace à l'ordre établi.
En effet, nos systèmes éducatifs ont, en partie, pour fonction de sélectionner les élèves, c’est-à-dire, identifier parmi l’ensemble des élèves, ceux·celles qui seraient les plus méritant·es. Cet objectif nous semble incompatible avec un système qui reconnaît précisément que les qualités intrinsèques des élèves ne suffisent pas pour réussir. En effet, dans l’école inclusive, pour offrir une possibilité de réussite aux élèves en situation de handicap, il est demandé aux enseignant·es d’adapter les programmes et les contenus afin de répondre aux besoins des élèves. Dès lors, en ouvrant la porte au succès d’élèves qui sont perçus comme intrinsèquement moins compétent·es et moins susceptibles de réussir que les autres (voir par ex., Louvet & Rohmer, 2016), nous pensons que l’ordre établi sera menacé et que le système devra alors le défendre (pour un exemple dans le milieu scolaire, voir Batruch et al., 2017).
Ainsi, nous faisons l'hypothèse que les élèves en situation de handicap qui réussissent à l'école représentent une menace à l'ordre social et risquent de se voir opposer des comportements visant à restaurer cet ordre par les enseignants d’une part, par les autres élèves, d’autre part. Nous postulons que cet effet backlash se manifestera surtout lorsque les élèves concernés bénéficient d'adaptations spécifiques (aide humaine, par exemple), et cela quel que soit le niveau des élèves (primaire, secondaire, supérieur).
Dans une première étude, il sera notamment demandé à des enseignant·es du premier degré de corriger une dictée réussie d’un·e élève de CM2. Dans une seconde, des enseignant·es du second degré devront formuler un conseil concernant l’orientation d’un·e élève. Dans une dernière, des étudiant·es seront invité·es à choisir parmi trois autres étudiant·es un partenaire de binôme pour la réalisation d’une tâche. Dans ces trois études, le profil de la cible sera manipulé de telle sorte qu’elle sera présentée comme étant soit en situation de handicap (c.-à-d., avec une dyspraxie) ayant bénéficié de compensations pour réussir son parcours, soit en situation de handicap mais sans compensation, soit sans situation de handicap. Dans ces trois études, et conformément aux travaux antérieurs, il est attendu que la compétence de la cible en situation de handicap ayant bénéficié de compensations pour réussir son parcours sera systématiquement moins reconnue par rapport à celles des deux autres cibles.
L’ensemble de ces travaux devrait nous permettre de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la difficile mise en place de l’école inclusive et ouvrir des perspectives afin de permettre à l’ensemble des enfants d’accéder à leur droit à l’éducation.
Coordination du projet
Mickaël Jury (Activité, Connaissance, Transmission, Education)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
ACTE Activité, Connaissance, Transmission, Education
Aide de l'ANR 105 997 euros
Début et durée du projet scientifique :
janvier 2021
- 30 Mois