CE28 - Cognition, éducation, formation tout au long de la vie 2019

Donner corps à l'apprentissage des langues étrangères – AnchorFL

Des gestes manuels pour améliorer l'apprentissage d'une langue étrangère

Ancrer l'apprentissage des mots et des sons d'une langue étrangère dans le corps

Exploiter le système moteur et les gestes manuels pour enrichir les représentations phonologiques et sémantiques en langue étrangère.

Les mots de notre langue maternelle résonnent en nous, ils sont inscrits dans nos actions, nos sensations, nos émotions. On ne peut sans doute pas en dire autant des mots d’une langue étrangère apprise plus tardivement. En tant qu’apprenants adultes, nous éprouvons souvent des difficultés pour prononcer correctement les sons d’une langue étrangère et nous avons tendance à oublier le sens des mots en moins de temps qu’il n’en a fallu pour les apprendre. Au-delà des différences liées à l’âge d’acquisition, au temps d’exposition à la langue et à la proximité entre les langues, notre langue maternelle diffère d’une langue étrangère de par la nature de l’apprentissage. Les mots de la langue étrangère se construisent sur des représentations statiques, au mieux imagées, et ne bénéficient pas du même ancrage dans nos expériences sensorimotrices. En dépit du rôle avéré des gestes dans l’enseignement et l’apprentissage, les apprenants ne sont généralement pas encouragés à mettre leur corps en action comme ils peuvent le faire dans leur langue maternelle. Un tel apprentissage statique ne favorise pas le développement de représentations langagières robustes et durables, et par là-même la maitrise de la nouvelle langue. Au cours des 20 dernières années, les théories de la cognition incarnée ont propulsé les mains et le corps au premier plan dans la compréhension du langage. Nous décodons les sons de parole grâce à notre capacité à « entendre » les patterns articulatoires sous-jacents, nous comprenons les mots désignant des actions grâce à notre répertoire moteur individuel. Notre projet se donne pour objectif d’imprégner les protocoles d'apprentissage d’une langue étrangère de ce cadre théorique de la cognition incarnée. Par le biais d’une approche multidisciplinaire à l'interface des sciences du langage et des neurosciences cognitives, nous examinons le potentiel qu’offrent les gestes manuels dans l’apprentissage de phonèmes et de mots d’une langue étrangère. Notre hypothèse est qu’enrichir la production/perception des phonèmes et le sens des mots d’une nouvelle langue de gestes manuels optimisera la qualité de l’apprentissage et du traitement ultérieur de la langue apprise.

Dans une première étude combinant des mesures comportementales et en électroencéphalographie, nous avons évalué l'influence des gestes manuels sur l'apprentissage de verbes en langue étrangère. Des adultes francophones ont appris, au cours de 3 sessions, des verbes d’action en grec associés ou non à des gestes manuels issus de la langue des signes française et reflétant ou non le sens des mots (iconiques ou non). Les apprenants devaient répéter le verbe, et observer ou imiter le geste associé le cas échéant. La qualité de l’apprentissage a été évaluée dans une tâche de reconnaissance des verbes proposée après chaque session et un mois plus tard. Des enregistrements EEG réalisés avant et après apprentissage visaient à examiner l'activité cérébrale en réponse aux verbes grecs appris, comparés à des verbes français. Cette étude a malheureusement été fortement impactée par la crise sanitaire de la Covid, tant sur le plan de l’acquisition des données que de leurs analyses. Les données EEG n'ont pas pu être acquises chez tous les participants et ne sont pas exploitables.

 

Dans une deuxième étude, nous avons examiné en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), l’activité cérébrale lors de la perception de consonnes de la langue maternelle des participants (français) ou d’une langue étrangère (mandarin). Les participants avaient pour consigne d'identifier des syllabes (consonne-voyelle) intactes ou présentées dans du bruit. Les consonnes chinoises étaient plus ou moins distantes en termes d'articulation des consonnes françaises. Par exemple, la consonne fricative rétroflexe chinoise /ʂ/ est produite en retournant la pointe de la langue contre le palais, derrière les dents. Les participants ont aussi réalisé une tâche motrice consistant à effectuer de petits mouvements des lèvres (articuler silencieusement « ma »), de la langue (articuler silencieusement « la ») ou des index gauche et droit. Cette tâche motrice a permis de localiser les régions motrices impliquées dans la production de consonnes labiales et dentales en vue des analyses IRM ultérieures.

 

Nous menons actuellement une troisième étude comportementale visant à évaluer l'impact des gestes manuels sur la perception et la production de consonnes arabes par des apprenants adultes français. Les gestes illustrent le lieu d'articulation des consonnes (i.e. position de la langue dans la cavité orale). Un groupe est soumis à un apprentissage audio-visuo-gestuel alors qu'un autre groupe est soumis à un apprentissage audio-visuel classique, sans gestes manuels.

 

Etude 1: Les résultats indiquent une amélioration des performances d’apprentissage au fil des sessions, confirmant l’efficacité globale du protocole. L’apprentissage par imitation et par observation de gestes iconiques permet une meilleure reconnaissance des verbes grecs (67% et 65.5%) que l’apprentissage audiovisuel classique (61%) et l’apprentissage par imitation de gestes non iconiques (55%). Aucun gain de l’imitation des gestes par rapport à la simple observation n’est observé. La nature du geste imité est primordiale puisque réaliser un geste non iconique pendant l’apprentissage interfère avec l’encodage des verbes. L'avantage des gestes iconiques est moins marqué que nous aurions pu l’espérer. Les performances globales moyennes des participants après les 3 sessions d’apprentissage peinent en outre à atteindre les 70% de reconnaissance correcte. Ces résultats nous questionnent sur la fréquence de l’entrainement qui mériterait d’être augmentée.

 

Etude 2: Les résultats montrent une activation des régions motrices plus forte lors de l’écoute des phonèmes non-natifs et des syllabes bruitées, en accord avec le rôle du cortex moteur dans la perception de la parole en contexte difficile. Des analyses ont en outre montré que le traitement des phonèmes natifs bruités active différentes parties du cortex moteur en fonction des articulateurs impliqués dans leur production. L'activité induite par l'écoute de consonnes labiales, produites avec les lèvres (ex: /p/) est classée comme relevant de mouvements labiaux, alors que l’activité liée à la perception des dentales (produites par contact de la langue derrière les dents, ex: /t/) est classée comme relevant de mouvements de la langue. Enfin, nous avons mené des analyses afin de déterminer si l’activité cérébrale évoquée lors de la perception des consonnes natives et non natives, quelle que soit la condition perceptive (intacte ou bruitée), présentait des similitudes pour des consonnes partageant les mêmes traits phonétiques (i.e. la même façon d'être produits). Les résultats montrent l’implication d’un réseau cortical bilatéral comprenant des régions auditives mais aussi dans l’encodage de ces traits. Cette étude, objet de la thèse de T. Tseng (soutenue en janvier 2025), fait l'objet d'un article qui sera soumis prochainement dans une revue internationale (+ preprint bioRxiv). Les résultats préliminaires ont été présentées dans des conférences internationales (SNL 2023, ESLP 2024, ISSP 2024).

 

En vue de l'étude 3, nous avons publié une revue de littérature sur le rôle des régions motrices dans la perception de la parole en langue maternelle et en langue étrangère, ainsi que sur les paradigmes d’apprentissage des phonèmes existant à l'heure actuelle, en soulignant le potentiel des gestes manuels pour favoriser la production et la perception des phonèmes (Tseng et al., 2026 Neurobiology of Language).

Si l'étude 3 révèle que les gestes manuels améliorent l'apprentissage de phonèmes en langue étrangère, tant en perception qu'en production, nos résultats fourniront un socle solide pour la conceptualisation et le développement de nouvelles approches pédagogiques mettant le corps en action et qui renforceront incontestablement l'apprentissage des langues étrangères chez les enfants et les adultes.

En cours.

Dans une société toujours plus multilingue, apprendre une autre langue que notre langue maternelle est devenu un besoin, qu’il s’agisse d’interagir avec des collègues vivant à l’autre bout du monde ou d’émigrer dans un pays étranger pour des raisons professionnelles, personnelles ou politiques. Pourtant, apprendre et maîtriser une langue étrangère n’est pas sans constituer un véritable défi pour nous, enfants ou adultes apprenants. Tous les aspects de la compétence langagière à acquérir sont touchés, du décodage des sons de parole à la possibilité de tenir une conversation en appréhendant toute la pragmatique de la langue. Au cours des 20 dernières années, concevoir le langage à travers le prisme des théories de la cognition incarnée a propulsé les mains et le corps au premier plan dans la compréhension du langage. Nous décodons les sons de parole grâce à notre capacité à « entendre » les patterns articulatoires sous-jacents, nous comprenons les mots désignant des actions grâce à notre répertoire moteur individuel. En dépit des avancées scientifiques dans ce domaine, l’apprentissage d’une langue étrangère continue le plus souvent de reposer sur des situations statiques : nous devons apprendre des listes de vocabulaire par cœur, lire ou écouter passivement les enseignants, ne laissant que peu de place au mouvement. Notre programme de recherche résolument novateur se donne pour objectif d’imprégner les protocoles d'apprentissage d’une langue étrangère du cadre théorique de la cognition incarnée. Par le biais d’une approche multidisciplinaire à l'interface des sciences du langage et des neurosciences cognitives, nous proposons d'ancrer l'apprentissage des langues étrangères dans le corps pour favoriser le développement, dans le cerveau, de représentations linguistiques enrichies, robustes et durables. Le projet suivra deux axes de recherche principaux visant à 1) déterminer comment les gestes manuels peuvent enraciner les représentations phonologiques et sémantiques dans le système moteur d’apprenants adultes et 2) optimiser l’apprentissage des langues étrangères par leur indiçage manuel. Notre programme, structuré en trois tâches, exploitera des méthodologies variées (EEG, IRMf, enregistrements cinématiques et psychophysique) afin de dévoiler le potentiel qu’offrent les gestes manuels dans l'apprentissage d’une langue étrangère. La tâche 1 visera à enrichir l’apprentissage du sens des mots de gestes iconiques manuels, de façon à développer des représentations sémantiques stables et à garantir un apprentissage efficace. Dans la Tâche 2, nous caractériserons l’implication du système moteur dans la perception phonologique en langue étrangère en examinant la signature corticale motrice sous-tendant l’écoute de phonèmes non natifs. Cette étude constituera le fondement de la Tâche 3 visant à optimiser les capacités des apprenants à percevoir et produire les phonèmes étrangers en affinant leurs représentations articulatoires au moyen de gestes iconiques. AnchorFL constituera une avancée majeure dans la recherche sur le langage en mettant en lumière le rôle fondamental des processus moteurs incarnés dans l’apprentissage des langues étrangères, à la fois pour acquérir un nouveau vocabulaire et pour développer un nouveau code phonologique. Notre projet innovant fournira un socle solide pour la conceptualisation et le développement de nouvelles approches pédagogiques mettant le corps en action et qui renforceront incontestablement l'apprentissage des langues étrangères chez les enfants et les adultes.

Coordination du projet

Véronique BOULENGER (DYNAMIQUE DU LANGAGE)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenariat

DDL DYNAMIQUE DU LANGAGE
CRNL Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon

Aide de l'ANR 279 785 euros
Début et durée du projet scientifique : mars 2020 - 42 Mois

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