Trajectoire de motivation des enseignants débutants: une approche développementale pour comprendre son évolution lors de la transition de la formation initiale aux premières années dans la profession – BTM-Traj
Comprendre et renforcer l’engagement des enseignants dès la formation pour prévenir les abandons précoces et améliorer la rétention dans le métier.
Le projet BTM-traj explore les raisons qui poussent de nombreux enseignants à quitter le métier dès les premières années. Il met en lumière les fragilités du parcours de formation, identifie les facteurs de désengagement et propose des solutions concrètes pour mieux accompagner les futurs enseignants, renforcer leur motivation et prévenir le décrochage professionnel.
Renforcer l’engagement des enseignants dès la formation pour prévenir le décrochage précoce et répondre à la crise de recrutement et de rétention dans la profession enseignante.
Le projet BTM-traj s’inscrit dans un contexte de crise profonde de la profession enseignante, marquée par une baisse d’attractivité, un déficit croissant de vocations et une hausse préoccupante des démissions précoces. Depuis plus d’une décennie, les systèmes éducatifs, en France comme à l’international, peinent à recruter et à fidéliser les enseignants, en particulier au début de leur carrière. Or, ces premières années sont cruciales : elles constituent une période charnière où la vocation peut se consolider… ou s’éroder rapidement. Face à cette situation, le projet BTM-traj (Beginning Teachers’ Motivation Trajectory) vise à mieux comprendre les facteurs qui influencent l’engagement, la persévérance ou, à l’inverse, le décrochage dès la formation initiale et les débuts professionnels. Il s’agit de dépasser les explications centrées uniquement sur les conditions de travail pour se concentrer sur les trajectoires motivationnelles, les écarts entre attentes et réalités de la formation, ainsi que sur les mécanismes psychologiques (motivation, stress, auto-efficacité) qui sous-tendent l’engagement dans le métier. L’objectif général est double : analyser les processus dynamiques qui conduisent certains enseignants à décrocher malgré une forte motivation initiale, et identifier les leviers – individuels ou institutionnels – pouvant soutenir un engagement professionnel durable. Le projet entend ainsi répondre, de manière scientifiquement étayée, à la désaffection croissante pour le métier et contribuer à l’évolution des dispositifs de formation et d’accompagnement. BTM-traj pose plusieurs questions clés : pourquoi les enseignants les plus investis sont-ils parfois les plus vulnérables ? Quels facteurs personnels, pédagogiques ou contextuels favorisent ou freinent leur engagement ? Quel rôle jouent l’auto-efficacité, le soutien institutionnel, ou la perception des coûts et bénéfices de la formation dans leur persévérance ? Pour y répondre, le projet s’appuie sur des données issues de plusieurs milliers d’enseignants en formation ou en exercice, via des enquêtes longitudinales, des outils de mesure optimisés et des entretiens qualitatifs. Les résultats permettent de dégager des profils de trajectoires d’engagement, d’identifier les signaux précoces de désengagement, et de proposer des pistes d’ajustement concrètes des parcours de formation aux besoins des enseignants. Les retombées du projet sont à la fois sociétales et techniques. En identifiant les leviers susceptibles de renforcer la motivation et la persévérance, BTM-traj contribue à limiter l’attrition précoce et à stabiliser les équipes éducatives. Il participe aussi à l’amélioration des formations initiales et à la revalorisation du métier. Sur le plan technique, il développe de nouveaux outils de suivi des trajectoires professionnelles, une version allégée du modèle FIT-Choice, ainsi que des approches innovantes pour mieux comprendre les dynamiques de l’engagement.
Pour mieux comprendre les raisons qui poussent certains enseignants à décrocher en début de carrière, le projet BTM-traj s’appuie sur une approche méthodologique innovante, combinant des enquêtes de suivi, des outils d’analyse avancés et des entretiens approfondis. Il adopte une démarche longitudinale, c’est-à-dire qu’il suit les mêmes personnes sur plusieurs mois, voire plusieurs années, afin d’observer l’évolution de leur motivation, de leur engagement, et des difficultés qu’ils rencontrent au fil de leur formation et de leur entrée dans le métier.
Plus de 2000 enseignants en formation ou en début de carrière ont participé à ce projet. Ils ont répondu à plusieurs questionnaires portant sur leurs motivations à enseigner, leur confiance en eux, leurs attentes vis-à-vis de la formation, leur niveau de stress ou encore leur satisfaction au travail. Ces données ont permis d’identifier différents profils d’enseignants, de repérer les moments critiques où la motivation baisse, et de mieux comprendre les facteurs qui favorisent ou freinent la persévérance.
L’un des outils centraux utilisés est le modèle FIT-Choice, une échelle internationale de mesure des motivations à enseigner. Dans le cadre du projet, cette échelle a été allégée et validée pour la rendre plus facile à utiliser dans les grandes enquêtes, sans perdre en fiabilité. Cette version optimisée permet de mieux intégrer la diversité des parcours et des contextes de formation.
Le projet mobilise également des techniques d’analyse statistique avancées, capables de modéliser les trajectoires d’engagement dans le temps, mais aussi de détecter des changements soudains ou des ruptures dans le parcours des enseignants. Par exemple, la modélisation en cusp (modèle dit “en catastrophe”) a permis de mieux comprendre comment certains enseignants, pourtant très motivés, peuvent décrocher brutalement lorsque la pression devient trop forte ou lorsque leur environnement ne répond pas à leurs besoins.
En complément de ces données chiffrées, le projet a conduit des entretiens approfondis avec des enseignants, afin de recueillir leur parole sur leur expérience de formation, leurs doutes, leurs aspirations et les ajustements qu’ils ont dû opérer. Ces témoignages apportent un éclairage précieux sur les réalités vécues derrière les statistiques, en rendant compte des tensions entre vocation et réalité du terrain.
Enfin, le projet s’intéresse à l’alignement entre les besoins psychologiques des enseignants (sentiment d’autonomie, de compétence, reconnaissance) et les ressources réellement offertes par la formation. A travers les analyses de surface de réponse, il explore comment cet ajustement – ou son absence – influence directement l’engagement professionnel. Cette approche dite “personne–environnement” permet de proposer des recommandations concrètes pour mieux adapter les dispositifs de formation aux besoins des enseignants et prévenir ainsi les risques de décrochage.
Le projet BTM-traj a permis de mieux comprendre pourquoi certains enseignants décrochent dès la formation ou au début de leur carrière, malgré une motivation initiale élevée. Il met en évidence un paradoxe majeur : les étudiants les plus investis sont aussi ceux qui risquent le plus d’abandonner lorsque la formation ne répond pas à leurs attentes. Cela souligne l’importance d’un meilleur équilibre entre théorie et pratique pour éviter les désillusions et maintenir l’engagement.
Le rôle de l’auto-efficacité — la confiance en sa capacité à réussir — s’avère central : les enseignants qui se sentent compétents persévèrent plus facilement, même face aux difficultés. À l’inverse, ceux qui doutent de leurs capacités sont plus vulnérables au stress, surtout si la formation leur semble inadaptée ou trop exigeante.
L’étude a aussi permis d’optimiser le modèle FIT-Choice, utilisé pour mesurer les motivations à enseigner. Une version allégée de l’outil, plus facile à administrer (14 items au lieu de 37), a été validée. Elle conserve sa fiabilité et s’adapte mieux aux enquêtes de grande ampleur, tout en intégrant des dimensions clés comme l’intérêt pour la discipline, la compatibilité avec la vie personnelle ou le choix par défaut.
BTM-traj a également mobilisé des méthodes statistiques innovantes. La modélisation en cusp a permis de mieux comprendre les basculements soudains dans la motivation : certains enseignants peuvent décrocher brutalement sous l’effet combiné du stress et du manque de soutien. Les analyses RSA (Response Surface Analysis) ont quant à elles montré que la satisfaction est maximale lorsque les ressources perçues (soutien, reconnaissance, qualité de la formation) sont alignées, voire supérieures, aux besoins exprimés. Un écart négatif entre besoins et apports peut en revanche fragiliser fortement l’engagement.
Le soutien institutionnel, notamment de la part des formateurs, apparaît comme un levier essentiel : il atténue l’effet des stresseurs et favorise la confiance. Ce soutien, combiné à une formation perçue comme utile et adaptée, contribue à maintenir la motivation sur le long terme.
Le projet BTM-traj a permis d’identifier les profils les plus vulnérables, les moments critiques du parcours, et les facteurs de résilience qui protègent l’engagement. Il propose des outils et des pistes concrètes pour mieux accompagner les enseignants, prévenir les abandons précoces et ajuster les dispositifs de formation aux réalités du terrain.
Les résultats du projet BTM-traj ouvrent des perspectives prometteuses tant pour la recherche que pour les pratiques de formation et de pilotage des politiques éducatives. En mettant en lumière les mécanismes psychologiques et contextuels qui influencent l’engagement des enseignants débutants, le projet fournit des bases solides pour le développement de dispositifs d’accompagnement plus adaptés et plus réactifs.
Sur le plan opérationnel, les résultats peuvent être utilisés pour construire des outils de repérage précoce des signaux de décrochage. En croisant des indicateurs tels que la baisse de la valeur perçue de la formation, le coût psychologique ressenti ou le manque de soutien institutionnel, il devient possible d’identifier les profils à risque et d’intervenir de manière ciblée. Cette orientation, bien que non prévue au départ, s’avère particulièrement pertinente dans un contexte où la rétention des enseignants devient une priorité stratégique pour les systèmes éducatifs.
La version optimisée de l’échelle FIT-Choice constitue également une ressource transférable, que les institutions de formation peuvent intégrer dans leurs suivis pour mieux évaluer les besoins motivationnels des enseignants. Son format réduit permet une utilisation régulière sans alourdir les dispositifs d’évaluation.
Sur le plan scientifique, le projet encourage à poursuivre l’exploration des dynamiques motivationnelles sur le long terme, au-delà de la formation initiale. Les résultats obtenus montrent que les premières années dans le métier sont critiques, mais qu’elles s’inscrivent dans des trajectoires plus larges où l’engagement peut évoluer de manière non linéaire. Il devient donc essentiel d’étudier l’impact des premières expériences professionnelles, des conditions de travail ou encore du développement professionnel continu sur la motivation à moyen et long terme.
Une autre perspective originale issue du projet concerne le développement d’approches intégratives, mêlant les modèles de l’ajustement personne–environnement, de l’autodétermination, et de la théorie de l’expectation-valeur. Ces cadres théoriques ont montré leur complémentarité dans l’analyse des parcours enseignants, et ouvrent la voie à une modélisation plus fine des interactions entre facteurs individuels, environnementaux et institutionnels. Ces approches pourraient également être transposées à d’autres professions confrontées à des tensions similaires entre vocation, formation et réalités du travail.
Enfin, les travaux du projet ont suscité l’intérêt d’acteurs de terrain, en particulier des instituts de formation et des rectorats, ce qui ouvre des perspectives de co-développement d’outils et de formations intégrant les enseignements de la recherche. Des collaborations internationales, notamment avec le Canada et l’Australie, laissent également entrevoir des projets comparatifs sur les parcours enseignants dans différents systèmes éducatifs.
Revues internationales à comité de lecture :
Núñez-Regueiro, F., Leroy, N., Suryani, A., Richardson, P., Watt, E. (soumis). A Systematic Review and Content Analysis of Teaching Motivations Among Candidate Teachers 1961-2016: The Relevance of Cultural and Time Setting. Review of Educational Research.
Chapitres d’ouvrages :
Núñez-Regueiro, F., & Leroy, N. (soumis). Motivations professionnelles et engagement dans la formation enseignante : la vocation pour le métier nourrit-elle le « décrochage » chez les étudiants ? Dans Trajectoires et carrières contemporaines : nouvelles perspectives méthodologiques. Céreq.
Communications lors de conférences :
Leroy, N. & Núñez-Regueiro, F. (soumis). L’engagement dans la formation enseignante selon l’ajustement personne-environnement : Une étude française. Présenté au congrès annuel de la Société Suisse pour la Recherche en Éducation, Lausanne.
Leroy, N. (2020). La motivation des enseignants : approches théoriques, processus à l’œuvre et implications pratiques. Séminaire de l’INSPÉ de Grenoble.
Núñez-Regueiro, F. & Leroy, N. (soumis). Motivations professionnelles et engagement dans la formation enseignante : La vocation pour le métier nourrit-elle le « décrochage » chez les étudiants ? Présenté aux 27èmes Journées du Longitudinal, Grenoble, France (23-24 juin).
Autres activités de valorisation
Conférences de vulgarisation : Intervention de N. Leroy (2020) intitulée Questionner la QVT/QVE à travers l’étude des trajectoires motivationnelles des étudiants en formation et des enseignants débutants : le programme de recherche BTM-Traj, lors du bureau du Comité de Suivi des INSPÉ (10 décembre 2020).
Collaborations internationales
Le projet a également permis d’établir des partenariats stratégiques avec des chercheurs de renommée internationale, notamment Paul Richardson et Ellen Watt de l’Université Monash (Australie) et Anne Suryani de l’Université de Melbourne. Ces collaborations ont enrichi la portée méthodologique et analytique du projet, notamment à travers la réalisation d’une revue systématique en cours de publication.
Brevets
Aucun brevet n’a été déposé dans le cadre du projet. Toutefois, les outils méthodologiques développés, tels que les questionnaires ajustés FITChoice et PEF, constituent des apports significatifs pour les recherches futures sur les trajectoires motivationnelles des enseignants.
Alors que le ministère français de l'Éducation a engagé une politique massive de recrutement d'enseignants depuis 2013, l'indice publié en 2017 par le Sénat montre que le nombre d'enseignants titulaires ayant quitté le premier degré a triplé depuis 2012. Parallèlement, le nombre d'enseignants démissionnaires a doublé en sept ans, passant de 638 en 2009-2010 à 1180 en 2015-2016. Cette augmentation du nombre de démissions, conjuguée à la détérioration du rapport entre le nombre de postes et le nombre de candidats, suggère une crise de recrutement qui se manifeste par des difficultés à remplacer les enseignants absents. Le Cnesco (2016) a publié un rapport proposant une analyse de l’attractivité de la profession d’enseignant et a montré que l’écart entre les représentations des enseignants suppléants et la réalité des conditions de travail est problématique. Bien que fournissant des informations utiles et précieuses sur les raisons du choix d’une carrière d’enseignant, la recherche n’aborde pas les processus permettant de prévoir efficacement l’engagement professionnel des enseignants au fil du temps. Alors que l'attention des chercheurs en psychologie du développement et en psychologie de l'éducation est davantage centrée sur les difficultés rencontrées par les enseignants pour maintenir la motivation des élèves à apprendre (par exemple, Leroy, 2009; Leroy & Bressoux, 2016), la question de la motivation des enseignants est encore insuffisamment documentée en France.
Tenter de comprendre les processus sous-jacents à l'engagement professionnel et à la motivation des enseignants tout au long de leur carrière devrait devenir une question structurante dans les politiques éducatives car ces variables ont des implications importantes sur les trajectoires de développement professionnel des enseignants (Richardson & Watt, 2014), ainsi que sur le taux de rétention au cours du premier cycle, sur l'absentéisme (Jesus & Conboy, 2001), mais aussi sur la qualité de leurs pratiques d'enseignement en classe (Leroy et al., 2007, 2013).
Dans le domaine de la motivation, la théorie de l'Expectation-Valence d’Eccles (Eccles, 2009) a proposé que les choix professionnels sont directement influencés par les convictions personnelles quant à ses capacités et la valeur que l’on attache à la tâche. Ainsi, le cadre de cette théorie pourrait fournir un modèle intégré pour orienter une étude systématique sur la motivation des personnes qui choisissent de devenir enseignants.
L’objectif général du projet BTM-Traj sera d’identifier les différentes trajectoires de motivation du début de carrière des enseignants afin de déterminer s’il existe des catégories d’enseignants débutants qui seraient moins susceptibles de s’ajuster aux exigences environnementales et qui risqueraient davantage de quitter le profession précocement. Ce projet vise trois sous-objectifs: 1) Mieux comprendre comment la motivation des enseignants débutants évolue au cours de leurs premières années et comment ces différentes trajectoires évoluent conjointement avec leur satisfaction au travail et leur trajectoire de développement professionnel. 2) Découvrir les facteurs environnementaux (c'est-à-dire la pression perçue par rapport aux conditions de travail favorables) et les facteurs individuels (la valeur, les attentes et l'efficacité personnelle) impliqués dans l'explication de l'appartenance à des trajectoires de motivation et de carrière différentes afin d'identifier les facteurs responsables de la démission précoce pour le maintien dans la profession. 3) Étudier comment les trajectoires développementales de la motivation des enseignants contribuent à expliquer l’efficacité des pratiques pédagogiques en termes de motivation des élèves .
Coordination du projet
Nadia Leroy (Laboratoire de Recherche sur les Apprentissages en contexte)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
Université de Laval / Département des fondements et pratiques en éducation
LARAC Laboratoire de Recherche sur les Apprentissages en contexte
Aide de l'ANR 170 730 euros
Début et durée du projet scientifique :
octobre 2019
- 48 Mois