Global émail : Une histoire à parts égales des échanges culturels et technologiques entre la France et la Chine (milieu 17e-fin 18e siècle) – EnamelFC
EnamelFC project 19-CE27-0019-02
De l'émail peint : une histoire symétrique des échanges matérielles et techniques entre la France et la Chine (milieu 17e-fin 18e siècle)
construire une histectoire connectée et comparative des techniques avec une double étude approfondie au niveau local
Ce projet s'inscrit dans les nouvelles orientations de l'histoire globale récemment initiées par des chercheurs anglais et américains qui ont souligné l'importance des objets en tant que sources dans les études portant à la fois sur la culture matérielle et les circulations sur de longues distances. Partisans du retournement des perspectives issues de K. Pomeranz, ces historiens ont souligné le rôle mineur joué par la technologie dans le modèle de Pomeranz et la restriction du progrès technologique à une succession d'inventions eurocentriques. Une telle conception ignore l'importance des contributions technologiques non-européennes à la révolution industrielle britannique, en particulier dans le cas des biens de consommation (coton, japanning, thé). Elle ne parvient pas non plus à expliquer les significations données à la technologie dans différentes régions, y compris en Europe, au-delà de leur sens strictement économique, ce que des études récentes ont mis en évidence. Les grands récits unificateurs ont laissé place à des analyses détaillées et contextualisées de la technologie, qui seules permettent de comprendre les fonctions de la technologie au sein de sociétés données et d'identifier précisément les circulations à longue distance, si complexes à identifier dans le passé. Cette histoire interconnectée conduit ainsi à un changement d'échelle, du global au local, et considère que la technologie doit être considérée comme une réalité sociale et culturelle globale - une composante de l'évolution des sociétés, une ressource économique et un moyen de domination. La Chine présente des caractéristiques très spécifiques et prometteuses qui peuvent apporter une contribution essentielle à cette histoire mondiale multipolaire, notamment en ce qui concerne les liens entre le patrimoine, la culture, la technologie, la politique et la sauvegarde de l'empire. L'ouverture récente de la communauté scientifique chinoise offre l'opportunité de promouvoir, à travers une collaboration étroite et durable entre la France et la Chine, cette nouvelle approche symétrique et nuancée des échanges matériels et technologiques intercontinentaux, source d'innovation et de création dans les deux sociétés au long du XVIIIe siècle. Avec nos nouvelles recherches, nous souhaitons relever un double défi : 1) dépasser une approche bipartite limitée, à savoir la vision euro-centrée de la diffusion issue des écrits des Jésuites et la vision sino-centrée niant les composantes étrangères ; 2) rompre avec un parallélisme visuel uniquement basé sur les caractéristiques stylistiques des objets, en procédant à des analyses physico-chimiques.
a) Les objets en tant que sources matérielles pertinentes des approches stylistiques et sociétales : i) Compte tenu de leur statut officiel, les émaux peints servent avant tout de représentations du pouvoir. Ainsi, l'identification de tout élément européen (motif décoratif et détail morphologique) peut éclairer la manière dont le vocabulaire stylistique européen est devenu l'une des composantes du nouvel art impérial hybride mandchou ; ii) l'observation des différentes formes d'appropriation (stylistique, technologique) qui peuvent être considérées comme des preuves des changements sociaux en Chine ou comme une échelle de mesure de la compréhension ou de l'incompréhension entre deux sociétés de cour ; iii) la comparaison des symboles politiques et sociaux véhiculés par les objets étrangers, ainsi que les changements dans leur fonction de symboles sociaux et dans leur statut dans un contexte transculturel.
b) Nouvelles approches de l'histoire des techniques : L'organisation du travail artisanal n'était pas vraiment séparée par une division institutionnelle des compétences. Les contacts continus entre artisans étaient des sources importantes de la circulation des technologies. Nous mettrons en évidence les transferts inter-artisanaux : i) entre différentes techniques d'émaillage (peint, cloisonné, translucide) et différents matériaux de corps (céramique, métal, verre) ; ii) avec des liens avec d'autres technologies européennes connexes (horlogerie, verre).
c) La science des matériaux pour l'identification des échanges technologiques : Les travaux innovants en science des matériaux ont montré que l'analyse submicrométrique fournit des informations inégalées sur la façon dont les matériaux ont été produits, informations qui seraient restées inconnues en raison de la protection des secrets de fabrication et des traditions de transmission orale dans un environnement artisanal. Mais à ce jour, presque toutes les études sur les objets émaillés chinois restent qualitatives et stylistiques. Pour l'émaillage l'une des techniques les plus sophistiquées, seule l'analyse des micro- et nano-structures permet de différencier les savoir-faire. Des informations significatives sur la composition (palette de couleurs), la structure et le processus de production de l'émaillage peuvent être obtenues à l'aide d'installations mobiles de micro-Raman et de XRF. Complétés par la (micro) diffraction, la spectroscopie Raman et la microscopie électronique à balayage sur des micro-échantillons, ils révèlent les microstructures et les nanostructures des phases cristallines et amorphes des émaux.
d) Etude croisée entre les archives chinoises et françaises pour construire une histoire à parts égales des échanges.
L'originalité du projet réside dans le développement d'outils méthodologiques permettant d'optimiser l'exploitation des informations issues de deux fonds d'archives distincts, de nature différente et issus de contextes historiques et textuels différents.
Nous visons à : (1) identifier, hiérarchiser et si possible quantifier les éléments ayant circulé (objets, livres professionnels, autres supports visuels), distinguer l'exceptionnel du flux régulier de biens d'échange, et prêter attention à la multiplicité des canaux (notamment les canaux de sous-traitance) et des contacts (notamment les réseaux commerciaux). (2) identifier les objets servant de modèles, la chronologie et les modes de circulation entre la France et la Chine : notamment vérifier si 18 couleurs (matières premières) ont bien été importées en Chine depuis l'Europe du milieu du XVIIe au début du XVIIIe siècle comme l'indiquent les documents d'archives chinois, identifier les jalons de la chaîne opératoire (procédés de préparation des pigments, savoir-faire pictural ou technologie de cuisson), et les étapes de cette chaîne pour lesquelles la présence d'artisans européens a fait la différence (25 demandes d'envoi d'artisans européens en Chine et 5 noms d'artisans français répertoriés dans les archives). (3) comparer les techniques d'émaillage européennes aux techniques d'émaillage chinoises antérieures afin de mettre en lumière les discontinuités et les évolutions, de manière à identifier les hybridations stylistiques et technologiques. (4) examiner et comparer la pluralité des espaces de pratique et de circulation au sein des espaces impériaux ; analyser et comparer les dynamiques entre les sphères impériales et privées, au sein de différents espaces impériaux en Chine (des ateliers d'émail étant identifiés dans diverses résidences impériales - la Cité interdite, le palais de Yuanmingyuan, le palais d'été de Chengde, et dans d'autres résidences princières), entre la Cour des Bourbons, les marchands-merciers et les ateliers provinciaux (des objets émaillés de Blois, Alençon, Paris, Dieppe, Châteaudun introduits en Chine ayant été identifiés récemment par nos soins) ; (5) identifier de nouveaux groupes d'acteurs et leurs sphères d'action en plus des empereurs mandchous et des jésuites, notamment les princes mandchous, les marchands intermédiaires et les artisans. Tant en Chine qu'en France, les artisans ont longtemps été négligés dans l'historiographie en raison de clichés tenaces sur leurs routines. Pourtant, ils semblent avoir joué un rôle central dans la diffusion de nouveaux goûts, dans l'essor de la consommation et dans le processus d'innovation par imitation, adaptation, substitution (pour les produits, les outils et les procédés), tandis que des circuits commerciaux complexes se développaient à travers l'Europe et en Chine (pour la sous-traitance et les réparations).
1. Contribution aux humanités numériques
Les archives chinoises seront balisées avec le logiciel Markus, qui est lié à la CBDB «China Biographical Database«, la plus importante base développée à l'Université de Harvard. Nous pourrons enrichir la CBDB avec un nombre important d'acteurs (missionnaires, administrateurs, artisans) mentionnés dans nos sources et non encore mentionnés dans la CBDB. Notre projet contribuera ainsi activement au développement des humanités numériques dans les sciences sociales, en enrichissant les bases de données existantes ainsi qu'en développant une nouvelle base.
2. Visibilité internationale de l'expertise scientifique française et des collections des musées français
La subvention de l'ANR permettrait d'accroître la visibilité internationale de l'expertise française et des collections des musées français. Elle donnerait à la France un rôle pivot entre les autres entités européennes et chinoises. Le corpus des archives françaises sera traduit en chinois et publié en Chine. Notre base de données sera également disponible sur le site du Palace Museum de Pékin.
3. Emergence d'une histoire connectée et comparée des technologies et de la culture matérielle en France
Les objets émaillés offre un remarquable champ d'investigation pour analyser les multiples enjeux investis dans ces objets à la cour Qing. Au-delà des enjeux technologiques de production ou d'industrialisation, ce qui est tout aussi crucial pour ce projet, c'est le rôle des techniques et de la culture matérielle dans la gouvernance des États, la gestion des ressources, la construction des identités des groupes sociaux et de leurs représentations du monde. D'une certaine manière, notre projet est conçu comme un terrain d'expérimentation, qui pourra largement contribuer à l'émergence d'une histoire globale des techniques avec une approche comparative, un champ de recherche encore peu développé en France.
4. Un impact sociétal contemporain tant en France qu'en Chine
Notre projet se concentre sur un épisode largement méconnu de l'histoire mondiale moderne. Les résultats de nos recherches seront régulièrement mis en ligne sur les sites de différents musées français et internationaux. Nous espérons ainsi contribuer à établir une plateforme franco-chinoise sur la constitution du patrimoine culturel et la mise en valeur des arts et de l'artisanat par la recherche et l'enseignement en étroite collaboration entre les institutions de recherche et les musées. Cela permettra ensuite aux institutions publiques et aux acteurs culturels des deux pays de disposer d'une base de réflexion et d'action. Enfin, en offrant une vision à long terme des circulations à distance de la technologie et des questions connexes dans les cours et dans les sociétés, notre projet fournira des données historiques pertinentes pour une meilleure compréhension des modalités de la mondialisation actuelle, et en particulier de l'hybridation technologique, culturelle et artistique qu'elle implique.
Les résultats de cette rencontre inédite d'objets exceptionnels, d'archives et de données physico-chimiques seront pérennisés par une base de données en accès libre qui sera hébergée dans l'infrastructure de recherche Huma-Num du CNRS (https://www.huma-num.fr/). Cette base de données sera constituée de quatre éléments : 1) l'édition en ligne des corpus d'archives chinoises et françaises au format XML-TEI ; 2) les sous-corpus thématiques des archives françaises et des archives chinoises traduits en français ; 3) le livret technique ; 4) le glossaire technique.
des articles scientifiques seront publiés;
La conférence finale avec la publication des actes aura lieu en 2023.
A l‘encontre du cliché d’une Europe du XVIII e siècle éprise des objets chinois, de la culture et les techniques chinoises, notre projet propose de découvrir l’envers presque inconnu d’une histoire globale : l’engouement pour les arts décoratifs européens à la cour chinoise. Il porte précisément sur la circulation des objets en émail peint et de cette technique entre la France et la Chine (milieu XVIIe-fin XVIIIe s.). L'émail est l'exemple type d'une technique méditerranéenne et européenne dont la pratique s'est déplacée d'Ouest en Est, à la suite des objets. La fascination pour les émaux peints européens en Chine était étroitement liée au prestige des instruments scientifiques et des montres et horloges européens, qui étaient partiellement émaillés en surface. Notre projet se propose : 1) d’explorer le rôle des objets et des techniques européens dans la constitution du patrimoine culturel et technique à la cour chinoise ; 2) d’étudier dans une perspective comparative les rapports entre les pouvoirs monarchiques et les patrimoines culturel et technique en Chine et en France.
Il se fonde sur l’analyse des objets, considérés non comme illustrations de quelque théorie, mais comme matériaux historiques pertinents, combinée avec l’étude des archives institutionnelles chinoises et françaises, traitées comme étant de valeur documentaire égale. L’objectif scientifique est de dépasser deux écueils : 1) une vision euro-centrique de la diffusion à travers le prisme des écrits des missionnaires jésuites et une vision sino-centrique niant tout apport étranger ; 2) un parallélisme visuel qui prétend établir des liens techniques exclusivement à partir d’observations stylistiques. Il s’agit d’une triple mise en regard, inédite, entre : 1) objets et archives ; 2) données françaises et chinoises ; 3) sciences humaines et sciences exactes (analyse physico-chimique non destructive en particulier). Une telle confrontation interdisciplinaire et interculturelle soulève d’importantes questions méthodologiques. Notre projet est aussi un champ expérimental, avec notamment l’exploitation informatique de données archivistiques. Il vise à contribuer à la naissance de l’histoire globale des techniques avec une approche multidisciplinaire et comparative, domaine qui reste à faire émerger en France.
La pertinence et la faisabilité du projet ont été éprouvées par les travaux préliminaires réalisés dans le cadre du LIA (CNRS/INSHS, 2017-2021) qui réunit 6 laboratoires français, 7 musées français et le Musée du Palais de Pékin. Le financement de l’ANR permettra de porter les recherches à un nouvelle échelle et de garantir la livraison des résultats, dont une base de données en accès ouvert avec édition en ligne des deux corpus d’archives chinoises et françaises, et trois outils permettant une exploitation optimale des données. Les résultats de cette confrontation exceptionnelle entre objets, archives et données physico-chimiques seront présentés au grand public par une exposition virtuelle et évolutive, préparée essentiellement par le partenaire chinois. Enfin, en enquêtant sur la circulation des techniques et sur son impact sur une longue durée, nous apporterons des éléments historiques pertinents pour mieux comprendre la mondialisation actuelle, et en particulier les phénomènes d’hybridation technologique, culturelle et artistique.
L’équipe est composée de 27 membres de différents domaines (sciences humaines/sciences exactes) et de différentes compétences professionnelles (recherche/enseignement/muséologie). Le CRCAO-UMR 8155, équipe coordinatrice, est soutenu par trois partenaires, le CCJ-UMR 8173, l’ICT-EA337, et le MONARIS-UMR 8233, avec la participation de chercheurs du CEMES-UPR 8011, de l’Université of Clermont-Auvergne, de l’Université de Bretagne Sud-Lorient, de l’Université Jean Jaurès - Toulouse, du Musée national du Château de Versailles, et de Boston University (USA).
Coordination du projet
Bing Zhao (Centre de recherche sur les civilisations de l'Asie orientale)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
CCJ Chine, Corée, Japon
ICT IDENTITÉS, CULTURES, TERRITOIRES
MONARIS De la Molécule aux Nano-objets: Réactivité, Interactions et Spectroscopies
C.R.C.A.O. Centre de recherche sur les civilisations de l'Asie orientale
Aide de l'ANR 308 016 euros
Début et durée du projet scientifique :
décembre 2019
- 48 Mois