La théorie politique au travail. Reconceptualiser l'exploitation, la démocratie et la justice à travers les écrits réflexifs de travailleurs et de travailleuses – THEOVAIL
La théorie politique au travail. Reconceptualiser l'exploitation, la démocratie et la justice à travers les écrits réflexifs de travailleurs et de travailleuses
Nous avons réexaminé des questions fondamentales de théorie politique en nous appuyant sur les écrits réflexifs de travailleurs, des débuts du capitalisme jusqu’à l’ère numérique. Au cours de l’histoire, dans des situations de réflexivité induites par les transformations du capitalisme et l’extension de la classe ouvrière, les travailleurs ont écrit des textes dans lesquels ils réfléchissent à leur expérience de travail, leurs tentatives d’association et de revendications de droits.
Enjeux et objectifs
Le projet THEOVAIL avait pour ambition de repenser trois concepts centraux de la théorie politique – l’exploitation, la démocratie et la justice – à partir des écrits réflexifs des travailleurs. Son objectif principal était de construire une théorie politique du travail, en mobilisant les textes écrits par les travailleurs eux-mêmes sur leur expérience du travail, de l’organisation collective et des rapports de pouvoir dans l’économie. Ce projet reposait sur plusieurs hypothèses : - L’absence du travail dans la théorie politique : Alors que la théorie politique contemporaine a largement exploré les questions de citoyenneté, de participation et de démocratie, elle a souvent laissé de côté la dimension du travail et des rapports de production. - La pertinence des écrits ouvriers pour penser le politique : Les travailleurs, confrontés directement aux contradictions du capitalisme et des structures démocratiques, ont produit des réflexions originales sur la justice sociale, l’organisation collective et les formes d’émancipation. Ces écrits offrent une alternative aux théories élaborées exclusivement par des intellectuels et permettent une approche plus ancrée dans l’expérience sociale. - L’existence de continuités et de ruptures dans les conceptualisations du travail : À travers l’histoire, des périodes de crise et de transformation du capitalisme ont conduit à une intense production d’écrits ouvriers. Ces moments sont particulièrement propices à l’émergence de théories politiques alternatives, qu’il s’agissait de mettre en lumière. Le projet s’est structuré autour de quatre axes principaux : Axe 1 : Constitution du corpus – Collecte et analyse de textes produits par les travailleurs sur différentes périodes historiques. Axe 2 : Exploitation – Étude des théorisations ouvrières de l’exploitation, en lien avec les transformations du capitalisme et des formes de domination au travail. Axe 3 : Démocratie – Analyse des formes d’organisation collective et des réflexions des travailleurs sur la démocratie en milieu de travail. Axe 4 : Justice – Exploration des conceptions ouvrières de la justice sociale et des droits des travailleurs. Au fil des années, le projet a connu plusieurs évolutions, certaines prévues, d’autres dictées par le contexte. Ainsi, un enjeu non anticipé a été la nécessité de donner une visibilité aux écrits collectés (et notamment à certains textes originaux acquis par le projet). En réponse, un site web a été développé pour rendre accessibles certains textes et analyses, au-delà des publications académiques traditionnelles.
Méthodes et approches du projet
Le projet THEOVAIL repose sur une approche interdisciplinaire combinant théorie politique, histoire sociale, sociologie du travail et philosophie. Son originalité tient à l’exploitation des écrits réflexifs des travailleurs pour reconstruire une théorie politique du travail en dehors des cadres classiques du débat académique.
1. Constitution et analyse d’un corpus d’écrits ouvriers
L’un des piliers du projet a été la constitution d’un corpus historique et contemporain d’écrits de travailleurs, sélectionnés à partir de divers moments de transformation du capitalisme. Ces sources incluent :
- Documents historiques : pamphlets, journaux ouvriers, tracts syndicaux, correspondances, comptes rendus de réunions.
- Écrits contemporains : témoignages de travailleurs précaires, blogs, forums de travailleurs de plateformes numériques.
- Sources internationales : élargissement au-delà du cas français avec des matériaux issus de mouvements ouvriers transnationaux.
Ces documents ont été analysés à l’aide de méthodes issues de l’histoire intellectuelle et de la sociologie des discours, en portant une attention particulière à la manière dont les travailleurs conceptualisent eux-mêmes des notions comme l’exploitation, la démocratie et la justice.
2. Analyse conceptuelle et historique
Le projet a mobilisé une approche généalogique et comparative pour étudier les continuités et mutations dans les discours ouvriers sur le travail. En s’inspirant de la théorie critique et de l’histoire conceptuelle, il a cherché à identifier :
Les répertoires discursifs employés par les travailleurs à différentes époques.
L’évolution des catégories politiques forgées dans les écrits ouvriers.
Les tensions entre ces discours et les théories politiques dominantes produites par les intellectuels.
L’objectif était de montrer comment les travailleurs eux-mêmes ont produit des concepts politiques en réponse aux transformations du capitalisme, parfois en rupture avec les théories établies.
3. Évolutions des méthodes au cours du projet
Plusieurs ajustements ont été apportés au fil du projet :
- Affinement du cadre théorique : initialement centré sur l’histoire des idées ouvrières, le projet a intégré des outils de sociologie des mouvements sociaux pour mieux saisir les contextes de production des discours.
- Ouverture aux écritures numériques : l’essor des blogs et forums ouvriers a conduit à un élargissement du corpus, intégrant les formes d’expression contemporaine du travail précaire.
- Développement d’une plateforme numérique : en raison des difficultés d’accès aux archives et de la volonté de valorisation, un site web a été conçu pour rendre accessibles certaines sources et analyses.
Le projet, initialement retardé par la pandémie et un changement de tutelle, a débuté par une présentation croisée des travaux des participant·es, suivie d’une série de séminaires interrogeant l’usage des écrits de travailleuses et de travailleurs dans diverses disciplines : histoire, philosophie, études de genre, sociologie, littérature. Ces échanges ont donné lieu à une transcription pouvant nourrir de futurs travaux.
Les années suivantes, le projet s’est structuré autour de séminaires thématiques, portant notamment sur les grèves sous la Troisième République, les associations fraternelles ouvrières, la dignité dans les écrits de travail, les sources de Rancière, France Télécom, les récits d’établis, les écrits de Jules Leroux, le concept d’exploitation, les tracts, les textes recueillis par Levenstein ou encore l’écriture du travail elle-même.
En parallèle, plusieurs manifestations scientifiques ont été organisées : colloques sur la philosophie politique et les écritures du travail (Sciences Po/Nanterre, 2022), les solidarités ouvrières (ENS, 2023), les penseurs non professionnels (Sciences Po, avril 2023), l’autogestion (Besançon, septembre 2023), Gabriel Gauny (Saint-Denis, avril 2024), la lutte GKN (février 2024), le populisme (Sciences Po, juin 2024), le plébéianisme (septembre 2024), la représentation du peuple (Prague, novembre 2024), et les statuts juridiques des coopératives (Sciences Po, décembre 2024).
Le projet a aussi été présenté dans diverses conférences (AFSP 2022, Paris Cité 2022, ECPR Toulouse 2023, Berlin 2023), et a soutenu des initiatives connexes : numérisation des archives Boimondau, création de l’Atelier de Théorie Politique – Paris, organisation de séminaires, accueil de Jane Mansbridge, publications (livres et traductions), séjours aux archives, et constitution d’un fonds de documents ouvriers à Sciences Po.
Trois post-doctorats (Antoine Aubert, Eve Gianoncelli, Camille Ternier) et trois stages de recherche ont été encadrés, chacun ayant abouti à une note sur des thèmes précis (solidarité au Creusot, exploitation chez Ponthus, expérience de Simone Weil).
Plusieurs publications sont issues ou en préparation : un dossier « Philosophie et écrits du travail » (paru dans Consecutio), un dossier « Solidarités ouvrières » (soumis), un dossier sur les coopératives (à paraître dans la RECMA), un autre sur les écritures ouvrières (Revue des sciences humaines). Enfin, un carnet de recherche intitulé Écritures du travail a été lancé, destiné à devenir à la fois un recueil de sources et une revue scientifique.
Nous chercherons à réexaminer des questions fondamentales de théorie politique en s’appuyant sur les écrits réflexifs de
travailleurs, des débuts du capitalisme jusqu’à l’ère numérique. Au cours de l’histoire, dans des situations de réflexivité induites par
les transformations du capitalisme et l’extension de la classe ouvrière, les travailleurs ont écrit des textes dans lesquels ils
réfléchissent à leur expérience de travail, leurs tentatives d’association et de revendications de droits. Ces textes forment le
continent souterrain de la théorie politique au travail. Par leur point de vue spécifique, les travailleurs peuvent éclairer les concepts
d’exploitation, de démocratie et de justice, et nous renseigner sur les conditions sociales de l’activité théorique. Pour explorer cette
histoire intellectuelle du capitalisme par en bas, l’équipe de recherche interdisciplinaire se concentrera sur quatre périodes
historiques, explorant à chaque fois un cas français et un cas international.
Coordination du projet
Samuel Hayat (Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF))
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
LIRDEF Laboratoire Interdisciplinaire de Recherche en Didactique, Education et Formation
MAPP Alexis Cukier
FNSP Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF)
CERAPS Centre d'Etudes et de Recherches Administratives, Politiques et Sociales
Aide de l'ANR 303 954 euros
Début et durée du projet scientifique :
décembre 2019
- 42 Mois
Liens utiles
- Voir la liste des projets sélectionnés
- Site internet du projet La théorie politique au travail. Reconceptualiser l'exploitation, la démocratie et la justice à travers les écrits réflexifs de travailleurs et de travailleuses
- Lien permanent vers ce résumé sur le site ANR (ANR-19-CE26-0011)
- Voir les publications dans le portail HAL-ANR