CE41 - Inégalités, discriminations, migrations

Les corps-témoins. Pour une sociologie politique du traitement des restes humains – CORTEM

Les corps-témoins (CORTEM)

Pour une sociologie politique du traitement des restes humains

Analyser les controverses autour des cadavres «problématiques«

CORTEM s’intéresse au traitement des morts jugés aujourd’hui socialement problématiques, au point de faire l’objet de controverses : il peut s’agir des corps des victimes de crimes de masse, des migrants morts au cours de leur traversée, ou encore de condamnés à mort exécutés dans des conditions douteuses. Le point commun de ces corps est d’avoir historiquement relevé des cadavres « infâmes » – ceux des ennemis, des criminels, des indigents ou des étrangers au sens large – que les Etats ont traditionnellement refusé d’honorer au même titre que ceux des pleins citoyens.<br />Le projet CORTEM constate en premier lieu que ces corps habituellement délaissés sont aujourd’hui l’enjeu de controverses à des échelles multiples – nationales, locales, et de plus en plus, transnationales. Dans cette perspective, l’objectif principal du projet est d’étudier sociologiquement ces controverses, et de décrire l’émergence, à la faveur de ces disputes, de nouveaux collectifs qui assurent l’expertise, la qualification et le traitement des restes humains délaissés par les Etats souverains. Ces collectifs affirment par là même leur prétention à qualifier et traiter les morts violentes par-delà cette souveraineté, et par-delà les monopoles revendiqués par les Etats sur la violence létale et sur la gestion des cadavres qu’elle produit.<br /><br />Cet objectif principal se décline en une série d’objectifs intermédiaires : il s’agit tout d’abord d’identifier les experts engagés dans les controverses, et les techniques et savoirs (médico-légal, juridique, religieux) qu’ils mobilisent à propos des restes humains problématiques. Il s’agit également, en complément, d’analyser quel travail ces acteurs effectuent pour identifier ces corps, mais aussi pour les qualifier. Il s’agit, enfin, de décrire comment ces collectifs d’acteurs sont interconnectés à l’échelle transnationale, à travers la circulation des experts eux-mêmes, mais aussi des savoir-faire et des technologies qu’ils utilisent.

La réalisation du projet Cortem mobilise quatre membres relevant de disciplines diverses (deux anthopologues, une sociologue et un politiste), qui contribueront dans la perspective qui leur est propre à des champs de recherche communs : sociologie des controverses, sociologie de l'expertise, sociologie et anthropologie politiques de la violence et de la mort.
Ces thématiques seront abordées à partir d'enquêtes empiriques multi-situées (Europe méditerranéenne, Amérique du Nord, Asie Orientale, Afrique de l'Ouest), combinant l'analyse de documents et d'archives et, pour l'ensemble des recherches effectuées, la réalisation d'entretiens et de campagnes d'observation ethnographique.

Les enquêtes concrètement menées dans le cadre de Cortem sont les suivantes :

- Nicolas Fischer (science poitique, CNRS/CESDIP/Université de Versailles St Quentin, coordinateur) : Les controverses médico-judiciaires nationales et transnationales autour des exécutions par injection létale aux Etats-Unis.

- Florence Galmiche (anthropologie, CJJ/Université de Paris) : Analyse des exhumations et des rapatriements des victimes coréennes de la colonisation japonaise, et des controverses qu'ils suscitent.

- Carolina Kobelinsky (anthropologie, LESC/Université Paris X) : Le traitement des corps des migrants morts au cours de leur traversée (Italie et Espagne).

- Milena Jaksic (sociologie, ISP/Université Paris X) : Le traitement par le tribunal pénal international de La Haye des crimes de masse commis en Afrique de l'Ouest (Ouganda).

Au terme de sa première année, le projet CORTEM peut déjà faire état de plusieurs résultats :

- L’établissement d’une collaboration suivie entre Cortem et les professionnels de l’Institut Médico-légal de Paris (IML), conjointement avec les membres du programme ANR MECMI. Elle est l’occasion de prendre contact avec des acteurs institutionnels ou militants engagés dans la prise en charge des corps problématiques (médecins légistes, magistrats, policiers, militants associatifs), d'évoquer les problématiques auxquelles ils sont confrontés et leurs solutions potentielles, et d'organiser des événements scientifiques conjoints (journées d'étude).

- L’identification d’un espace en constitution pour la circulation des savoirs, des techniques et des professionnels du traitement des restes humains à l’échelle transnationale. Ces derniers sont réunis notamment au sein du réseau Humanitarian Forensic Action, dont le fonctionnement et les rencontres régulières constituent autant d'occasions d'échange.

- La mise à la disposition du public de données diversifiées via le site internet du programme Cortem (https://cortem.hypotheses.org/). On trouve ainsi sur le site une sélection de notes de lecture critiques, de podcasts, et enfin une série de « portraits » et de professionnels du traitement des restes humains et d'universitaires travaillant sur ce thème.

Les travaux pour la période à venir suivront le plan défini par le projet Cortem initial, mais ils sont également amplifiés par ses premiers résultats. Les quatre membres permanent.e.s de Cortem, d’une part, vont continuer à mener leurs recherches de terrain. Le réseau international de médecins légistes qui vient d’être évoqué va par ailleurs faire l’objet d’une recherche spécifique. Elle constituera un élément supplémentaire de mise en cohérence des différentes enquêtes menées au sein de Cortem – puisque de l’Asie Orientale à l’Afrique de l’Ouest ou à la Méditerranée, ce sont les acteurs des terrains étudiés individuellement par les membres de Cortem qui animent ces réseaux d'échange.

Articles :

- Fischer, N. Le droit des contrats contre la peine de mort. Les controverses contemporaines autour du commerce international des produits nécessaires aux injections létales aux Etats-Unis, soumis à Critique Internationale, juin 2020.

- Fischer, N., Jaksic, M. Morts encombrants. Pour une sociologie politique du traitement des restes humains, soumis à Cultures & Conflits [introduction d’un dossier sur le même thème], mars 2020.

- Kobelinsky, C. Les traces des morts. Gestions des corps retrouvés et traitement des corps absents à la frontière hispano-marocaine, Critique internationale, 2019, 83(2), pp. 21-39.

- Kobelinsky, C. Esseri di confine. Fantasmi e scomparsi tra i migranti intorno all'enclave di Melilla, soumis à Antropologia Contemporanea, septembre 2020.

- Kobelinsky, C. Border Beings. Present Absences among Migrants in the Spanish Enclave of Melilla, Death Studies, 2020, 44(11): 709- 717.

- Kobelinsky, C. Who cares about Ouacil ? The post-mortem itinerary of a young border-crosser, American Behavioral Scientist, 2019, 64(4): 525-539.

- Jaksic, M. Looking for the child soldier : The judicial investigation in the case of Thomas Lubanga Dyilo. Journal of Legal Anthropology www.berghahnjournals.com/view/journals/jla/aop/jla070703/jla070703.xml

- Le Clainche-Piel, M. Du public à l’intime : le traitement des cadavres problématiques vu par les sciences sociales, Critique Internationale, 2020, 87(2), pp. 201-216.

Le projet CORTEM s’intéresse au traitement controversé des morts jugés aujourd’hui socialement problématiques, au point de faire l’objet de controverses sur des scènes tant nationales qu’internationales : il peut s’agir des corps des victimes de crimes de masse ou de catastrophes naturelles, des migrants morts au cours de leur traversée, ou encore de condamnés à mort exécutés dans des conditions douteuses. Ces cadavres sont problématiques, parce qu’ils ne sont pris en charge par aucun Etat, mais qu’ils sont en revanche expertisés, interrogés et qualifiés par les représentants d’organisations supra-étatiques (ONGs, Tribunaux internationaux, agences dépendant des Nations Unies ou Eglises).
C’est cette tension autour du traitement des restes humains problématiques que CORTEM propose d’étudier, en réunissant quatre recherches menées dans une perspective pluridisciplinaire (mêlant l’anthropologie, la sociologie et la science politique) et centrées sur des terrains internationaux : elles portent sur les corps des victimes de crimes de masse en Afrique de l’Ouest ou en Corée du Sud, sur ceux des migrants morts aux frontières européennes, et enfin sur les corps expertisés et controversés des condamnés à mort exécutés aux USA.

L’enjeu de cette étude est double : tout d’abord, analyser les recompositions contemporaines de la gestion des morts violentes et, ce faisant, d’interroger les limites actuelles du monopole étatique de la violence légitime. Les cadavres controversés étudiés par le projet relèvent en effet par excellence des corps « infâmes », dont la mort violente est habituellement indifférente aux autorités étatiques (dans le cas des migrants) ou directement provoquée par ces dernières (cas des crimes de masse ou de la peine capitale), mais qui sont aujourd’hui l’objet de l’attention d’acteurs situés hors ou au dessus des Etats. Le second enjeu des recherches menées au sein de CORTEM est alors de décrire l’émergence de controverses transnationales autour de l’expertise et du traitement de ces restes humains, et la combinaison originale qu’ils opèrent entre des savoirs experts émanant d’acteurs publics ou privés pouvant être des scientifiques, des militants, ou encore des juristes. Quelles sont les scènes et les organisations transnationales (forums, think tanks, cours de justice internationale) au sein desquels ces acteurs interagissent, et dans quelle mesure circulent-ils d’une scène à l’autre ? Comment les différentes expertises mobilisées permettent-elles de faire « parler » les corps, de qualifier les conditions de leur mort : c’est-à-dire de les désigner ainsi comme victimes ou de désigner les responsables de leur décès ? Comment s’opère alors la traduction d’un langage expert à propos des cadavres (médical ou juridique par exemple) vers un autre ? Tels sont les questions auxquelles CORTEM vise à répondre.

L’objectif final du projet est ainsi de décrire les nouveaux collectifs « hybrides » d’acteurs, et les nouvelles arènes transnationales de débat, qui se construisent autour de cette problématisation des restes humains – et, au-delà, autour de la problématisation de la violence d’Etat dans le monde contemporain. Il constituera un apport scientifique immédiat en proposant l’analyse sociologique d’une question jusqu’ici peu étudiée – les cadavres et leur traitement controversé – qu’il relie directement à des évolutions politiques majeures du monde contemporain, notamment la globalisation des enjeux politiques, et la mise en cause croissante de la violence politique des Etats. D’un point de vue méthodologique, il fournit l’occasion d’articuler les acquis de la sociologie des sciences avec ceux des sociologies des controverses, en prenant au sérieux la matérialité des restes humains et leur impact sur l’activité des experts. Enfin, il contribuera à l’action des professionnels, notamment pour la diffusion de « bonnes pratiques » en matière de traitement des restes humains.

Coordinateur du projet

Monsieur Nicolas Fischer (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenaire

CESDIP Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales

Aide de l'ANR 187 534 euros
Début et durée du projet scientifique : février 2019 - 36 Mois

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