Ville et cohésion sociale : Infrastructures et aménités urbaines pour une société durable – SOCOCITY
Ville et cohésion sociale : Infrastructures et aménités urbaines pour une société durable
En 2050, 86,7% de la population des pays les plus riches vivra dans une zone urbaine. Il est donc essentiel de comprendre comment faire des villes des lieux socialement intégrés et des communautés cohésives, prometteuses de sécurité et de stabilité économiques. En particulier, l’organisation de l’espace urbain (logements, transport, espaces verts…) pourrait influencer la nature des interactions entre individus, jouant ainsi un rôle dans la sphère sociale et économique.
Quelle relation y a-t-il entre cohésion sociale et sphère économique ? Et quel rôle joue le contexte (les aménités locales, les infrastructures, mais également les institutions) dans cette relation ?
Le concept de « cohésion sociale », qui trouve ses origines dans la notion de « conscience collective » d’Émile Durkheim, a été largement étudié en sociologie et en psychologie sociale. En économie, bien que plus rare, la recherche s’attache davantage à comprendre comment la cohésion sociale influence les résultats économiques. Depuis les années 1990, cette notion s’est aussi imposée dans le discours politique et les stratégies de nombreuses organisations nationales et internationales, soulignant son importance dans les politiques publiques. Ce projet vise à analyser les déterminants et les effets socio-économiques de la cohésion sociale, en particulier dans un contexte urbain. Aujourd’hui, plus de la moitié de la population mondiale vit en ville, un chiffre qui dépasse 80 % dans les pays développés et qui ne cesse d’augmenter. Cette urbanisation croissante entraîne une intensification des interactions sociales et économiques. Si ces interactions peuvent avoir des effets positifs, comme l’amélioration de la productivité grâce aux économies d’agglomération, elles peuvent aussi engendrer des problèmes, notamment liés à la congestion, à la pollution ou à une augmentation des tensions sociales et de la criminalité. Dès lors, il devient crucial d’identifier les conditions qui permettent de maintenir des sociétés cohésives et durables. Ce projet cherche à comprendre ce qui détermine la capacité des individus à vivre ensemble, condition nécessaire à l’existence de sociétés durables. Il s'intéresse ainsi aux liens entre la cohésion sociale (la capacité d’une communauté à vivre ensemble), les conditions économiques locales et l’environnement dans lequel les interactions sociales et économiques ont lieu. Le projet s’articule autour de deux axes principaux : 1. L’impact des politiques urbaines sur la cohésion sociale et l’économie locale : il s’agit d’analyser comment les infrastructures, les aménités urbaines et les politiques de la ville façonnent les conditions économiques et les dynamiques sociales. En facilitant ou en limitant les interactions entre les individus, ces politiques peuvent renforcer ou affaiblir la cohésion sociale. 2. Les relations entre cohésion sociale et conditions économiques : cette partie explore la relation entre ces deux dimensions. D’une part, une plus grande cohésion sociale peut favoriser de meilleures performances économiques en stimulant la coopération et la confiance. D’autre part, des conditions économiques dégradées peuvent fragiliser la cohésion sociale en exacerbant les tensions et les inégalités. Enfin, le projet accorde une attention particulière au rôle des institutions, qui peuvent atténuer ou accentuer les effets des transformations économiques et sociales sur la cohésion sociale. En comprenant mieux ces dynamiques, il devient possible de concevoir des politiques publiques plus efficaces pour préserver le vivre-ensemble et favoriser des sociétés plus résilientes.
Pour répondre à ces questions, le projet utilise des méthodes d’économétrie appliquée, visant à établir des liens de causalité entre les éléments étudiés. Le projet s’appuie sur diverses bases de données détaillées et localisées assez précisément (par exemple, au niveau du quartier), issues d’enquêtes nationales ou encore de sources administratives.
Les méthodes utilisées correspondent à celles qui avaient été annoncées dans le projet initial. Du point de vue des données utilisées, le travail réalisé a évolué par rapport à ce qui avait été anticipé, ce qui a ouvert de nouvelles perspectives.
- Tout d'abord, nous avons eu recours à des données étrangères pour étudier d'autres contextes que le cas français. D'une part, nous avons utilisé des données sur le Kenya (données tirées de diverses enquêtes et données budgétaires sur les finances publiques locales que nous avons collectées à partir de documents disponibles en ligne) afin d'étudier le rôle de la diversité ethnique sur le recours aux services publics locaux, dans un contexte de décentralisation des pouvoirs publics, dans le domaine de la santé notamment. D'autre part, nous avons eu recours à des données individuelles très détaillées issues de diverses administrations danoises permettant de détailler les parcours pénaux et les trajectoires d'emploi des individus. Ces données nous ont permis de travailler sur le lien entre détention et trajectoires professionnelles. Alors que le projet initial proposait de se concentrer sur la France, travailler sur des données étrangères nous a ouvert la possibilité d'étudier les questions du 2ème axe dans d'autres contextes, mettant en avant le rôle des institutions sur le lien entre cohésion sociale et économie.
- Par ailleurs, concernant les données françaises, l'accès à des données administratives sur la criminalité et la délinquance avec une profondeur historique suffisamment importante pour évaluer les effets des programmes de rénovation urbaine, s'est révélé plus difficile que prévu du fait de barrières administratives et institutionnelles. Nous avons également cherché à mobiliser des données électorales anciennes, à l'échelle des bureaux de vote, toujours pour mesurer les effets du renouvellement urbain. Ces informations existent, mais ne sont pas regroupées sous forme d'une base de données centralisée. Nous avons donc entrepris un travail de collecte de ces données dans les archives départementales, des communes ou encore à la BNF. Du fait de l'ampleur de ce travail de collecte qui a débuté assez tard, la constitution de cette base de données unique est toujours en cours.
Les travaux menés au sein du premier axe évaluent l'impact du Programme National de Rénovation Urbaine sur les conditions économiques locales et la cohésion sociale. Une première analyse conclut que le PNRU n’a pas eu d’effet significatif sur les prix de l’immobilier résidentiel privé. D’autres recherches explorent son impact sur la criminalité et les comportements électoraux, mais sont encore en cours, avec la construction de bases de données sur la criminalité et sur les résultats électoraux à l’échelle des bureaux de votes depuis plusieurs décennies.
Le deuxième axe s’intéresse d’abord au rôle des conditions économiques sur la cohésion sociale, en particulier à travers la délinquance. Les résultats montrent que de mauvaises conditions économiques locales, notamment un taux de chômage élevé, augmentent la probabilité d’être victime de certains délits, surtout les atteintes aux biens. Une analyse des fermetures d’entreprises révèle qu'elles entraînent une hausse des cambriolages dans la zone concernée deux ans après, surtout dans les territoires déjà fragiles. Ces résultats confirment que la précarité économique contribue à la dégradation de la cohésion sociale en favorisant la délinquance.
Cet axe explore également comment la cohésion sociale influence les trajectoires économiques. Nous montrons que les voisins jouent un rôle dans les choix d’orientation scolaire après la 3e, en particulier dans la décision d’opter pour une filière professionnelle, ce qui renforce la ségrégation sociale entre les voies générale et professionnelle. Nous montrons d’autre part que les travailleurs licenciés pour raison économique sont souvent réembauchés dans des entreprises où le dialogue social est plus faible, ce qui réduit leur pouvoir de négociation et entraîne une baisse durable des revenus. Ces résultats soulignent l’importance de la cohésion sociale, dans les quartiers ou les entreprises, en termes d’inégalités et d’insertion professionnelle.
D’autres travaux ont émergé, éclairant le rôle des institutions sur les liens entre économie et cohésion sociale. Dans le contexte de l’Afrique subsaharienne, des travaux montrent que certaines formes d’organisation sociale comme le "cousinage à plaisanterie" ou institutionnelle comme la décentralisation, peuvent modifier les effets de la diversité ethnique sur l’économie locale. En parallèle, deux études explorent le rôle des institutions dans les dynamiques de délinquance. En France, une analyse du traitement judiciaire des violences faites aux femmes met en évidence des obstacles institutionnels qui freinent le dépôt de plainte. Au Danemark, une recherche sur l’impact de l’incarcération montre que les peines probatoires sont plus efficaces que la prison ferme pour réduire la récidive et améliorer l’insertion professionnelle des condamnés.
Ce projet ouvre de nouvelles perspectives scientifiques en élargissant les thématiques abordées et en prolongeant les recherches engagées. Les collaborations initiées dans ce cadre se poursuivent, non seulement pour finaliser les travaux en cours et les mener jusqu’à la publication, mais aussi pour lancer de nouvelles études dans la continuité du projet.
En particulier, l’accès accru à certaines données, notamment sur la criminalité et la délinquance, ouvre la voie à de nouvelles analyses. De plus, la construction d’une base de données électorales à l’échelle des bureaux de vote pour les deux dernières décennies du XXe siècle offrira un accès libre à ces informations pour la communauté scientifique et servira de support à de futurs travaux. Ces nouvelles opportunités ont déjà conduit plusieurs membres de l’équipe à déposer des demandes de financement auprès de l’ANR et d’autres institutions.
En outre, les recherches menées dans le cadre du projet ont permis la mise en place de deux initiatives scientifiques importantes. D’une part, le projet a contribué au développement du programme pluridisciplinaire "Villes, histoire et société", intégré à la chaire Ouvrir la Science Économique, qui joue un rôle structurant au sein de l'École d'Économie de Paris. D’autre part, il a conduit à la création du pôle "Police - Justice" à l'Institut des Politiques Publiques, qui renforce la visibilité des travaux sur la criminalité et la délinquance, facilite le dialogue avec les administrations productrices de données et permet d’avancer dans ce domaine.
Ces deux initiatives garantiront la poursuite et la valorisation des travaux engagés, assurant ainsi un impact durable du projet sur la recherche en sciences sociales.
En cours.
En 2050, 86,7% de la population des pays les plus riches vivra dans une zone urbaine selon l’ONU. Il est donc essentiel de comprendre comment faire des villes des lieux socialement intégrés et des communautés cohésives, prometteuses de sécurité et de stabilité économiques. En particulier, l’organisation de l’espace urbain (localisation et qualité du bâti, infrastructures de transport, espaces verts…) pourrait influencer la nature des interactions entre individus, jouant ainsi un rôle dans la sphère sociale et économique. Le but de ce projet est précisément d'étudier dans quelle mesure les infrastructures et les aménités urbaines peuvent favoriser la cohésion sociale et conduire à des villes durables d’un point de vue économique et social, dans le contexte français. Afin d'étudier cette relation encore méconnue, le projet s'appuiera sur des données locales très riches, permettant ainsi de mieux appréhender les mécanismes sous-jacents.
Il est crucial de comprendre les facteurs déterminants la volonté et la capacité des individus à vivre à proximité les uns des autres. En effet, des quartiers peu attrayants seront plus susceptibles d’être caractérisés par un fort taux de rotation résidentiel accompagné d’une sur-représentation de ménages défavorisés, limitant alors la mise en place de normes sociales fortes et conduisant ainsi à des communautés fragmentées. En revanche, certains aménagements reflétant une qualité de vie élevée peuvent être à même de contrecarrer les forces de dispersion liées à la congestion, et rendre les villes plus attractives. Les villes proposant de telles aménités pourraient donc au contraire être caractérisées par davantage de stabilité résidentielle, et ainsi être le berceau de sociétés plus cohésives via la création et le respect de normes sociales communes.
Le premier objectif du projet visera à comprendre dans quelle mesure les aménités et les infrastructures urbaines affectent la cohésion sociale. Pour ce faire, nous nous appuierons sur le Programme National de Rénovation Urbaine pour mesurer l'effet de différents types d'aménagements sur la cohésion sociale. Depuis 2004, le gouvernement français a investi plus de 47 milliards d'euros dans 571 quartiers défavorisés afin de réduire la ségrégation sociale et d'améliorer le cadre de vie. Ce programme a notamment financé la démolition et la reconstruction ou la rénovation du stock de logements existant, mais également l’amélioration des espaces publics ou l'implantation d'espaces verts. Il offre donc un cadre idéal pour étudier l’effet causal de différents types d’aménités sur divers indicateurs de cohésion sociale tels que le crime et l’insécurité, la participation aux élections ou aux associations locales, ou encore la mobilité résidentielle. Nous nous intéresserons ensuite aux effets des infrastructures de transport (transports en commun et vélos en libre-service notamment) sur ces indicateurs de cohésion sociale, à l’aide d’estimations par variables instrumentales.
Le deuxième objectif consistera à comprendre la relation à double sens entre la cohésion sociale et les conditions économiques. Nous chercherons dans un premier temps à évaluer si davantage de cohésion sociale se traduit par de meilleures conditions économiques, et en particulier par un taux de chômage plus faible. À l'aide des données de l'enquête emploi, nous proposons d’estimer dans quelle mesure le niveau de cohésion sociale d’un quartier influence la probabilité de trouver un emploi dans le même établissement que son voisin. Nous étudierons ensuite la relation inverse, à savoir l'influence des conditions économiques sur la cohésion sociale. En gardant à l'esprit le cadre de ce projet, nous nous demanderons plus précisément si les aménités et les infrastructures urbaines peuvent atténuer l’effet local des chocs économiques sur les indicateurs de cohésion sociale. Pour chacun de ces objectifs, une attention particulière sera accordée à l’identification d’effets causaux sans biais.
Coordination du projet
Camille HEMET (ECOLE D´ ECONOMIE DE PARIS)
L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.
Partenariat
EEP ECOLE D´ ECONOMIE DE PARIS
Aide de l'ANR 165 063 euros
Début et durée du projet scientifique :
octobre 2018
- 36 Mois