DS0801 -

Les conflits d'intérêts dans le domaine du médicament – MEDICI

Les conflits d’intérêts dans le domaine du médicament

Notre projet pluridisciplinaire (sociologie, histoire, science politique et droit) vise à étudier le travail de problématisation du conflit d’intérêts dans le secteur pharmaceutique. Il s'agit d'analyser sa constitution en problème public et la définition de dispositifs de gestion des conflits d’intérêts en tant que résultat de mobilisations, de rapports de force et de compromis. Nous souhaitons également saisir les effets de ces dynamiques sur les pratiques des principaux acteurs du secteur.

Contrôler l'influence des industries pharmaceutiques sur la biomédecine : mobilisations, politiques et pratiques biomédicales

Le « conflit d’intérêts » (CoI) s’est imposé au cours des dernières décennies comme le mode principal d’appréhension de l’influence des firmes pharmaceutiques sur la construction des savoirs scientifiques, les décisions des autorités publiques et les pratiques de prescription. Or, malgré le rôle central des médicaments dans les soins et la recherche biomédicale, la place stratégique du secteur pharmaceutique, mais aussi la multiplication des crises sanitaires, les sciences sociales, à la différence du droit ou des sciences biomédicales elles-mêmes, se sont très peu saisies de cette question. <br /> <br />Notre projet repose sur la réunion d’équipes de trois centres de recherche ayant des expertises complémentaires. Il s’agit pour nous d’analyser la manière dont a été posé le problème des CoI dans les différents espaces sociaux étudiés et les réponses qui lui ont été apportées. Nous visons conjointement à comprendre les effets de cette problématisation sur les pratiques des acteurs du secteur, leur organisation, leurs choix et leurs parcours et in fine sur les soins. <br /> <br />Six tâches scientifiques sont conduites, une septième étant dévouée à la conduite de comparaisons entre les enquêtes, mais aussi entre le domaine étudié et les autres secteurs concernés par la question des conflits d’intérêts. Les trois premières tâches scientifiques portent sur différents espaces sociaux au sein desquels le problème des conflits d’intérêts a été soulevé (journaux médicaux, agences de régulation, relations entre industriels et médecins). Les trois autres tâches sont consacrées à l’étude de ce travail de problématisation à partir d’écosystèmes spécifiques constitués par des classes thérapeutiques particulièrement controversées et offrant un important recul historique : les médicaments coupe-faim, les traitements hormonaux et les médicaments contre la maladie d’Alzheimer.

Le projet réunit des spécialistes des différentes questions et domaines abordées, issus de différentes disciplines (sociologie, sciences politiques, histoire, droit). Le projet articule deux niveaux d’investigation : l’un portant de manière transversale sur les journaux médicaux, les agences sanitaires et l’encadrement des relations médecins-industriels et l’autre saisissant de manière plus fine la question des conflits d’intérêts dans des classes thérapeutiques données. Il se propose pour saisir cet objet complexe et sensible de produire un large ensemble de données :
- entretiens (responsables politiques ou d’autorités sanitaires, experts, médecins, scientifiques, membres d’organisations non gouvernementales, éditeurs de revues médicales, journalistes, patients, etc.)
- archives (archives publiques, archives d’entreprises, archives personnelles d’acteurs interrogés, etc.)
- études prosoprographiques et de trajectoires,
- analyses de contenus et bibliométriques des publications
- analyses statistiques des données de la base Transparence Santé.

Les analyses portent à la fois sur des dynamiques historiques et les logiques de fonctionnement actuelles, les deux dimensions s’éclairant mutuellement.

Les résultats intermédiaires de notre programme de recherche mettent en lumière que la catégorie de conflits d’intérêts (COI) a émergé à partir des années 1950 à propos de statuts encadrant les activités des employés de l’administration américaine. Son développement à partir des années 1980s dans le champs sanitaire a résulté des transformations des régimes de production des savoirs biomédicaux. A partir des années 2000, une série de crises sanitaires a conduit à une politisation de cette catégorie et de ses usages.

La catégorie de COI véhicule une conception spécifique de l’influence des acteurs économiques (l’influence est vue comme individuelle et mesurable). Son succès est lié au fait qu’elle permet de désigner un ensemble important de situations problématiques sans les assigner à des notions qui, comme la fraude ou la corruption, sont bien définies légalement et ont une signification morale non-équivoque. La trajectoire de la notion est directement liée à la mise en place de procédures de déclarations des conflits d’intérêts (que ce soit dans les journaux médicaux, les agences ou concernant les relations entre les professionnels de santé et les industriels), des politiques de transparence qui permettent souvent la poursuite des interactions ainsi contrôlées. De ce fait ces dispositifs se substituent peut-être à ce que seraient des réformes plus fondamentales du secteur. Nos recherches mettent aussi en évidence les difficultés éprouvées par les acteurs pour mettre effectivement en œuvre les réformes adoptées.

Cependant, nos recherches soulignent aussi que la notion de conflit d’intérêts a constitué depuis près de 30 ans un moyen efficace pour mettre en question l’influence des firmes pharmaceutiques et les quantités importantes de données et de savoirs produits sur leurs liens avec les scientifiques et les professionnels de santé sont de manière croissante utilisées par les organisations et journalistes mobilisés dans ce champ.

Les produits pharmaceutiques ont un rôle sanitaire, social, et économique essentiel, mais ils sont également de plus en plus souvent considérés comme une source de risques et font l’objet de controverses à répétition mettant en cause les conflits d’intérêts des scientifiques, des experts ou des médecins. Or le débat public semble aujourd’hui figé entre, d’un côté, ceux qui décrivent un détournement de la médecine au profit d’intérêts industriels et, de l’autre, ceux qui dénoncent la suspicion dont ils sont la cible et les problèmes que la « croisade contre les conflits d’intérêts » génère désormais.

Alors que les sciences sociales se sont très peu saisies de cette question du conflit d’intérêts, le projet MEDICI a ainsi l’opportunité de contribuer de manière décisive à la compréhension de dynamiques qui affectent profondément aussi bien la construction des savoirs scientifiques et l’innovation, les soins et la confiance envers les traitements que les autorités sanitaires. Si ces dernières font l’objet de plus en plus d’attention de la part des pouvoirs publics, l’évaluation des procédures de gestion des conflits d’intérêts ne peut se passer de travaux empiriques centrés sur les acteurs et leurs pratiques.

Nos enquêtes permettront de systématiser les résultats pour le secteur du médicament et d’ouvrir à la comparaison pour d’autres domaines marqués par la question des conflits d’intérêts (la chimie, le nucléaire, l’alimentation, la pollution atmosphérique, la santé au travail, etc.). Au-delà de la question du conflit d’intérêts, notre projet permettra enfin de discuter de l’affirmation de la transparence comme enjeu politique central et des effets sociaux des capacités accrues de traitement et de publicisation des informations, qu’elles portent sur des décisions ou des acteurs d’un domaine donné.

Publications

- Hélène Michel (2018) « Promesses et usages des dispositifs de transparence : entre approfondissement et redéfinition de la démocratie », Revue Française d’Administration Publique, n°165, 5-15.
- Boris Hauray (2018) « Dis

Le « conflit d’intérêts » s’est imposé au cours des dernières décennies comme le mode principal d’appréhension de l’influence des firmes pharmaceutiques sur la construction des savoirs scientifiques, les décisions des autorités publiques et les pratiques de prescription. Or, malgré le rôle central des médicaments dans les soins et la recherche biomédicale, la place stratégique du secteur pharmaceutique, mais aussi la multiplication des crises sanitaires, les sciences sociales, à la différence du droit ou des sciences biomédicales elles-mêmes, se sont très peu saisies de cette question.

Notre projet pluridisciplinaire (sociologie, histoire, science politique et droit) vise à analyser le travail de problématisation du conflit d’intérêts dans le secteur pharmaceutique, à comprendre sa constitution en problème public et à analyser la définition de dispositifs de gestion des conflits d’intérêts comme le résultat de mobilisations, de rapports de force et de compromis. Il s’agit également de saisir les effets (ou l’absence d’effets) de ces dynamiques sur les pratiques des principaux acteurs du secteur (médecins, industriels, experts, responsables des agences sanitaires, associations de malades, etc.).

Notre projet repose sur la réunion d’équipes de trois centres de recherche ayant des expertises complémentaires et la conduite de six tâches scientifiques, une septième étant dévouée à la conduite de comparaisons entre les enquêtes, mais aussi entre le domaine étudié et les autres secteurs concernés par la question des conflits d’intérêts. Les trois premières tâches scientifiques porteront sur différents espaces sociaux au sein desquels le problème des conflits d’intérêts a été soulevé (journaux médicaux, agences de régulation, relations entre industriels et médecins). Les trois autres tâches seront consacrées à l’étude de ce travail de problématisation à partir d’écosystèmes spécifiques constitués par des classes thérapeutiques particulièrement controversées et offrant un important recul historique : les médicaments coupe-faim, les traitements hormonaux et les médicaments contre la maladie d’Alzheimer. Alors que les travaux empiriques et centrés sur les pratiques manquent sur cette question, nos enquêtes mobiliseront un large ensemble de données (entretiens, archives, études prosoprographiques et de trajectoires, analyses bibliométriques et de contenu des publications, focus group virtuel). Le projet se concentrera sur le contexte français. Cependant, du fait de l’importance de l’Union européenne dans le droit et le contrôle sanitaire du médicament, de la nature internationale de la production des savoirs sur les médicaments (avec un rôle central joué par les Etats-Unis), il ne s’y limitera pas.

Dans un contexte fortement controversé, notre projet visera non seulement à apporter une contribution importante aux sciences sociales de la santé et aux sciences studies, mais également à participer directement au débat public et aux réflexions menées sur ce thème au sein du domaine du médicament.

Coordinateur du projet

Monsieur Boris Hauray (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux)

L'auteur de ce résumé est le coordinateur du projet, qui est responsable du contenu de ce résumé. L'ANR décline par conséquent toute responsabilité quant à son contenu.

Partenaire

SAGE - UNISTRA Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe - Université de Strasbourg
CERMES3 U988 Centre de recherche Médecine, Sciences, Santé, Santé mentale et Société
IRIS U997 Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux

Aide de l'ANR 277 525 euros
Début et durée du projet scientifique : septembre 2016 - 36 Mois

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